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« Au fond du café, dans la pénombre de l’arrière-salle, une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l’appelait calmement.
-Mon amour. Mon amour. »[1]

En 1956 Marguerite Duras avait entamé une relation avec Gérard Jarlot, séducteur tragique incontrôlable, à qui elle va bientôt dédier son roman Moderato Cantabile ­− à G. J. –.

Moderato Cantabile raconte une histoire d’amour violente et « suicidaire »[2] entre une femme et celui qu’elle appelle « l’amant de femmes »[3].

Perdue dans l’infini de sa quête d’amour absolu, cette femme veut être tuée d’amour. Elle illustre l’au-delà de la jouissance féminine, cette jouissance pas-toute phallique qu’une femme peut éprouver comme ravage dans le vide et avec le rien.

Anne Desbaresdes accompagne chaque vendredi son fils adoré à sa leçon de piano alors qu’un cri de femme retentit dans le port. Une femme vient d’être assassinée par son amant. Collé à son visage ensanglanté, l’homme embrasse avec amour la femme qui git par terre et, d’un regard indélébile, il clame son désir fou au monde. Anne Desbaresdes assiste à cette scène d’amour et de mort qui fait irruption dans sa vie et la marque définitivement. Elle y reste accrochée, hypnotisée, ravie ; elle en devient folle.

Le meurtre n’intéresse pas Anne Desbaresdes. Ce qui l’intéresse, c’est l’amour, la passion amoureuse absolue supposée entre les deux amants, qui pousse à la mort et au crime. À chaque leçon de piano de son fils, Anne Desbaresdes revient sur le lieu du crime, un vieux café sur le port. Dans l’errance de sa quête, elle rencontre Chauvin. Lui aussi, qui guettait Anne Desbaresdes depuis longtemps, a assisté à la scène. L’homme, accoudé au comptoir du café, boit son vin rouge et, à chaque rencontre, sert à boire à la femme, jusqu’à l’ivresse. Tous deux enivrés, attablés au bar, ils construisent, chaque vendredi de leçon de piano et sous les yeux du monde, quelque chose qui ne se dit pas du lien entre la mort et l’amour absolu dans la passion abyssale du vide, « quelque chose de fort et d’insaisissable »[4].

Cette femme est pourtant mère. Elle traite son enfant unique qui la « dévore » comme le phallus dans lequel Freud voyait le substitut qui accordait aux femmes la solution à leur manque. Elle aime cet enfant d’un amour qui la sort de l’ennui. Mais cette maternité qui l’épanouit ne la remplit pas-toute. L’enfant, joueur solitaire sur les trottoirs du port, aime aussi sa mère d’un amour complice et il l’accompagne dans sa quête. Ce pacte entre mère et enfant rassure Anne Desbaresdes sans pour autant saturer ce vide dont elle reste ravie, transportée. « C’est le moins qui fait mal, le moins qui fait jouir, le moins d’où surgit le désir et pas seulement le désir d’enfant qui ne le sature pas», nous rappelle Sonia Chiriaco dans l’ouverture de la rubrique le vide et le rien.

Comme dans Lol V. Stein, le cœur de l’affaire est ici le ravissement d’une femme « pris comme objet dans son nœud même »[5]. Le nœud qui ravit Anne Desbaresdes dans Moderato Cantabile, est précisément celui qu’elle tisse avec quatre bouts. C’est le nœud qu’elle serre avec Chauvin qui la ravage lorsqu’elle consent à se perdre par-delà la folie meurtrière des deux amants du port. Le fil du désir enflamme leur mélancolie, laissant la femme suspendue dans l’abîme de son ivresse, folle et égarée en pure perte.

Lacan fait corréler le manque féminin au phallus. C’est par ce rapport direct au manque que les femmes ont accès à la fonction phallique, mais elles ne sont pas-toutes prises dans cette fonction. Il y a une jouissance féminine qui échappe au signifiant phallique, une Autre jouissance, une jouissance supplémentaire qui comporte, selon Lacan, un aspect illimité plutôt qu’incomplet.

« Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne »[6] dit Lacan. Dans Moderato Cantabile elle décrit magnifiquement cette jouissance féminine éprouvée par Anne Desbaresdes comme la dépossession d’elle-même au rythme des verres de vin rouge qu’elle absorbe et qui la transportent vers une certaine idée de l’amour absolu qu’elle associe à la mort.

Un soir, Anne Desbaresdes arrive en retard, « bien après ses invités »[7], au dîner bourgeois qu’elle a organisé. Elle entre avec son sourire fixe, totalement absente et fascinée, elle force les limites du rationnel jusqu’au scandale. Quand on lui demande ce qui lui arrive elle répond que ce n’est rien ; c’est plutôt qu’elle n’a plus rien à perdre. Elle assiste à son propre rapt par cette idée d’un amour impossible. Chauvin rôde autour de la maison, elle le sait, cela ne change en rien sa démarche, elle sait qu’elle se prête à lui comme une proie. Elle ira jusqu’au bout de cette quête infinie d’amour qui la rend folle.

Si le délire est pour Freud une « tentative de guérison »[8], à la faille structurelle engendrée dans la psychose, l’amour est pour Lacan une tentative de guérison au ratage des sexes, à l’absence de rapport sexuel à laquelle il supplée. L’amour ne peut pas exister sans la castration et Œdipe nous montre bien comment la castration est indissociable du meurtre. Le « Pas de rapport sexuel sauf incestueux ou meurtrier »,[9] que Lacan énonce dans le séminaire XXIV peut s’interpréter comme l’impossibilité d’abolir la trace de la fente entre les sexes sauf dans le rapport cinglant à la mort dans l’amour. Si chez le mâle le désir passe par la jouissance, chez les femmes le désir passe par l’amour qui peut trouver chez elles des accents érotomanes mais aussi les accents d’un « amour fou »[10].

Le dernier dialogue de Moderato Cantabile est décisif. Ce qui est donné à voir est le mystère de la jouissance féminine où se conjugue le vide dans ses connexions avec l’amour et la mort :

− Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

− C’est fait, dit Anne Desbaresdes.[11]

 

 

[1] M. Duras, Moderato Cantabile, Minuit double, 1958/1980, p.19.

[2] CH. Blot—Labarrère, Album Marguerite Duras, Bibliothèque de la Pléiade, nrf, Gallimard, 2014, p.103.

[3] CH. Blot—Labarrère, Album Marguerite Duras, Bibliothèque de la Pléiade, nrf, Gallimard, 2014, p. 96.

[4] CH. Blot—Labarrère, Album Marguerite Duras, Bibliothèque de la Pléiade, nrf, Gallimard, 2014, p.103.

[5] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

[6]– Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193.

[7] -M. Duras, Moderato Cantabile, Minuit double, 1958/1980, p.103.

[8]– S. Freud, « Névrose et psychose », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1997, p. 285.

[9] -Lacan J., Séminaire XXIV, L’insu que sait de l’ une-bévue s ‘aile a mourre, leçon du 15 mars 1977

[10]– J.-A. Miller, Le Partenaire-Symptôme – Cours n°13 – 25/3/98 –

[11] M. Duras, Moderato Cantabile, Minuit double, 1958/1980, p.126.