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Une lecture d’été a attiré mon attention : « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » d’Aurélien Barrau[1]. Ce livre fait suite à l’appel signé par deux cents personnalités (scientifiques, artistes, philosophes, écrivains), qu’il avait lancé dans le journal Le Monde du 3 septembre 2018 avec l’actrice Juliette Binoche.

Le constat est simple et limpide, un système qui consomme plus que les ressources dont il dispose est voué au crash. Or, mère nature n’est pas inépuisable, notre planète est un espace fini, limité et soumis à un équilibre fragile. Tout ceci, nous le savions depuis longtemps, mais l’humanité comme le petit enfant découvrant la castration maternelle s’en protège d’un « je n’en veux rien savoir ! »

Notre comportement de super prédateur d’espaces et de ressources ne date pas d’hier, ni même de la révolution industrielle. Il y a environ 40 000 ans déjà, le développement des techniques de chasse d’Homo sapiens sur le continent australien coïncide avec l’extinction massive de la mégafaune dans cette partie du globe[2]. Depuis la sortie en masses d’Homo sapiens du continent africain rien ne nous a jamais plus arrêté, jusqu’à la colonisation totale de la surface de la terre et même de l’espace. Qu’est-ce qui a rendu cela possible ? À en croire des hypothèses récentes, rien de moins que l’invention par Homo sapiens d’un nouveau langage basé sur l’articulation signifiante et qui a permis à l’humanité de penser, de rêver et d’imaginer un au-delà de son horizon[3]. Or, « Pour un sujet, ce qui lui manque, ce qui se dérobe, après quoi il court – ou encore qu’il pense avoir, voire être – depuis Freud porte un nom : le phallus. »[4] L’inexorable expansion de l’humanité s’oriente de la jouissance phallique.

C’est ici que les propos d’Aurélien Barrau rencontrent notre champ, car la solution qu’il avance pour tenter de relever « le plus grand défi de l’histoire de l’humanité », pourrait se traduire ainsi : ne pas reculer devant le féminin. « […] un  » droit à l’errance  » [nous propose-t-il] une errance forte et noble, tout à l’inverse des codes actuels qui favorisent un individu rapidement conformé au système […] »[5]

Laurent Dupont nous rappelle que « le fantasme voile l’angoisse servant au refus de la féminité »[6] et il nous le précise en s’appuyant sur une citation de Jacques-Alain Miller : « la passe n’est donc pas seulement la traversée du fantasme, ni même l’extraction de l’objet mais autre chose qui doit pouvoir nous conduire en ce lieu où on puisse dire non à l’aspiration à la virilité. […] On puisse dire non : non, je ne suis pas concerné par cette volonté de castration, soit dire oui au féminin. La position de l’analyste a à voir avec la position féminine »[7].

Que le féminin prenne aujourd’hui le pas sur le viril[8] est peut-être une bonne nouvelle pour la planète, mais la formation réactionnelle que cela provoque inévitablement fait symptôme dans les démocraties actuelles où partout nous voyons monter les populismes, point n’est besoin de rappeler ici les propos machistes, misogynes, homophobes ou encore racistes d’un Trump ou d’un Bolsonaro.

Si une séance de psychanalyse est selon la proposition de J.-A. Miller : « Un effort de poésie »[9], c’est aussi la piste que soutient A. Barrau pour aborder le plus grand défi de l’humanité : « Si le poète est celui qui sait entrevoir ce qui n’avait pas encore été imaginé, qui sait que l’existant s’invente en même temps qu’il se découvre, l’avenir sera poétique ou ne sera pas. »[10]

De même que pour Lacan : « seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »[11], l’astrophysicien fait de l’amour la voie incontournable pour aborder ce défi : « l’amour n’est pas qu’un ressenti, il est une exigence. Il impose une invention constante de ce qui se donnait pour acquis. Il requiert un « vers l’autre » qui excède la logique de la gestion. Il est toujours, nécessairement, profondément révolutionnaire. Peut-être ne s’agit-il que d’apprendre – enfin – à aimer. »[12]

Le rapport de l’homme à la nature obéit à la même logique que le rapport sexuel dans la mesure où, comme l’a énoncé Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel »[13]. Depuis que le coin du langage s’est enfoncé entre l’homme et la nature, le hiatus de la culture est irréductible, c’est sans espoir, un sans espoir qui ne doit pas nous plonger dans le désespoir, mais ouvrir au contraire la place à l’invention et à l’amour.

 

[1] Barrau A., « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, face à la catastrophe écologique et sociale », Paris, Michel Lafond, 2019.

[2] Scala B., « En Australie, c’est l’Homme qui a fait disparaître la mégafaune », Futura Science, https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/prehistoire-homme-etait-deja-australie-il-y-environ-65000-ans-37571/

[3] Cf. Chamboncel L., « Quand la politique a tué Neandertal », Hebdo Blog 144, https://www.hebdo-blog.fr/politique-a-tue-neandertal/

[4] Dumoulin L., « Rien plutôt que quelque chose », Hebdo Blog 135, https://www.hebdo-blog.fr/rencontres-castration-maternelle/

[5] Barrau A., op. cit., p. 94.

[6] Dupont L., « Au-delà du fantasme, l’outrepasse », La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 148.

[7] Ibid.

[8] Cf. Miller J.-A., quatrième de couverture du Séminaire VI, « Le désir et son interprétation », Paris, La Martinière, 2013.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2002-2003, inédit.

[10] Barrau A., op. cit., p. 140.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 209.

[12] Barrau A., op. cit., p. 139.

[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 131.