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Londres. Crépuscule de l’ère victorienne. John Marcher, homme raffiné de la bonne société anglaise, règle sa vie sur une certitude secrète qui le captive depuis toujours : « Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin, comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir »[1]. Il attend, aux aguets, l’irruption de cette Bête mystérieuse, prête à l’anéantir, qui le rend inapte à tisser un lien amoureux : il lui apparaît « qu’un homme un peu délicat ne devait pas se mettre en position d’être accompagné d’une dame pour aller à la chasse au tigre »[2].

Pourtant, une femme, unique dépositaire de son secret, choisit de l’accompagner patiemment dans son interminable attente : May Bartram. L’histoire finira mal : rien ne se passera, la relation restera figée dans les limbes du non-rapport sexuel au sens le plus strict du terme, May Bartram en mourra. Et John Marcher verra la Bête se matérialiser sur la tombe de son amie, sous la forme d’une prise de conscience brutale : son destin (que May Bartram avait deviné en chemin) était celui d’être un homme qui passerait à côté de sa vie – et de l’amour.

« Le sort qui lui était destiné était venu à lui comme une vengeance : il avait vidé la coupe jusqu’à la lie ; il avait rempli sa mesure, celle d’un homme à qui rien ne devait jamais arriver. »[3] Le surgissement du Réel le rattrape pour le terrasser dans les dernières lignes du roman : « Il voyait la jungle de sa vie et la Bête tapie dans l’ombre. Puis en regardant de plus près, il sentit venir dans l’air, immense et effroyable, le bond qui allait le clouer à terre. Ses yeux s’obscurcirent. Le soir tombait ; et sous l’effet de son hallucination, instinctivement, il se détourna de cette menaçante présence, pour l’éviter, et il se jeta, face contre terre, sur la tombe. »[4]

En préface de sa très belle traduction, qui épouse la langue d’Henry James, ses chausse-trappes, double-sens et portes dérobées, Fabrice Hugot propose une lecture de l’œuvre qui rend John Marcher seul responsable de ce ratage : il a proposé à « May Bartram un pacte diabolique qu’elle [a eu] la faiblesse d’accepter. Dès lors [s’est] engagé contre la « Bête » une lutte inexorable que May Bartram est seule à mener avec pour toute arme sa trop grande délicatesse et sa pudeur. Mais que peuvent ces armes civilisées face aux monstres que recèlent un cœur et une imagination impure ? Car il y a un monstre dans cette histoire et une jungle au cœur même de la civilisation. » [5]

La Bête, en d’autres termes, c’était lui. Mais l’argument peut être retourné. Car faire porter la faute sur John Marcher, barricadé dans son obsession, se protégeant de tout et de toutes, c’est oublier que sa compagne l’a suivi complaisamment sur cette voie, sans chercher à s’y opposer. Au contraire : elle a fait sienne l’attente figée de John Marcher – sans doute pour mieux régner sur cet homme qu’aucune femme n’est parvenue à approcher aussi près qu’elle. De fait, elle devient le miroir, la confidente indispensable de John Marcher – à défaut de plus.

Et si la Bête, c’était aussi elle, cette femme aimante, mais qui, en ne dévoilant à aucun moment la vérité de son désir (qui aurait peut-être pu infléchir la trajectoire fatale de leur relation), s’est muée en monstre destructeur pour elle, puis pour l’Autre, par le pouvoir de son sacrifice sans limite ?

En préférant s’abolir en tant que sujet désirant pour mieux se faire objet de l’Autre, Autre qui l’assigne à un rôle d’écho, de spectatrice, en ne questionnant jamais la place que cet homme réserve à la Femme, elle deviendra in fine objet de sa destruction, lors de l’effondrement final des semblants.

A un seul moment du récit, May Bartram, malade, tente de mettre John Marcher sur la voie. « En glissant tout doucement vers lui elle avait raccourci la distance qui les séparait et soudain elle fut si proche de lui, l’espace d’un instant, qu’il crut venu le moment de l’aveu puisqu’une telle attitude pouvait trahir autant la crainte que le désir de parler. »[6] En vain : elle n’en dit pas plus et John Marcher ne comprend pas. C’est que May Bartram, telle la Sphinge mythique, est dans un mi-dire énigmatique : il aurait fallu que John Marcher prêta quelque valeur au féminin pour avoir une chance de la déchiffrer. S’en montrant incapable, c’est la Sphinge vengeresse, la Surmoitié désarrimée, qui bondit sur lui et le ravage, au moment où la clef du mystère se révèle tardivement à lui, au cimetière [7].

« May Bartram, elle, avait vécu – qui pouvait dire aujourd’hui avec quelle passion ? – puisqu’elle l’avait aimé pour lui-même alors que lui n’avait jamais pensé à elle (comme cela lui apparaissait clairement maintenant !) qu’à travers le froid intérêt de son égoïsme et à la lumière de l’utilité qu’elle avait pour lui. » [8]

Le duo formé par John Marcher et May Bartram est à l’image de l’Angleterre victorienne : monde cadenassé, pétrifié, qui compte, calcule, limite, où la négation du féminin l’a emporté – avec la complicité des femmes. Une civilisation devenue jungle de s’être trop soumise au régime de la castration, civilisation figée où l’irruption de la Bête devient la seule voie d’expression d’un féminin maltraité, mais non moins redoutable.

[1] James H., La Bête dans la Jungle, Criterion Paris, 1991, p. 37.

[2] Ibid., p. 38.

[3] Ibid., p.  94.

[4] Ibid., p. 96

[5]  Ibid., p. 5.

[6] Ibid., p. 70.

[7] « La surmoitié n’est mortifère que pour celui qui nie l’origine du dire féminin spécifique, pour celui qui nie l’incidence directe de l’Autre barré » – Laurent É., « Positions féminines de l’être », Quarto, École de la Cause freudienne-ACF en Belgique, n°90, Juin 2007, p. 30.

[8] Ibid., opus cité, p. 95.