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Tokyo. Charlotte y accompagne son mari photographe de mode. Elle n’avait rien d’autre à faire, « donc l’a suivi ». En effet, elle se retrouve à un moment charnière : sortant d’études de philosophie et un peu dans l’écriture, elle ne sait que faire de sa vie. Cette vie qui respire l’ennui, très palpable dans le film à travers son couple et sa solitude, amplifiée par les absences de son mari et par le vertige de la mégalopole, qu’elle regarde d’en haut du gratte-ciel où se trouve son hôtel. Elle se sent délaissée, en même temps que lasse.

Bob Harris, un acteur américain vieillissant et blasé, est aussi à Tokyo, à l’occasion d’un tournage publicitaire pour du whisky. A des milliers de kilomètres, par téléphone ou fax, sa femme le sollicite régulièrement pour des avis aussi superflus qu’envahissants traduisant une communication devenue distraite.

Au bar de l’hôtel, c’est sur la vie de couple que Charlotte interroge Bob lors de leur rencontre. Elle pense trouver en lui, expérimenté par ses 25 ans de mariage, quelqu’un qui en sait quelque chose. On perçoit néanmoins qu’il éprouve, lui aussi, une grande lassitude. Il est perdu, lost, tout comme la jeune femme, sans cesse suspendue, soit à son jeune mari qui donne le tempo du voyage et de leur vie, soit à Bob et à la réponse qu’il pourrait lui apporter. Autour de ce thème, se noue une véritable complicité et une amitié, au cœur de Tokyo.

Lors des insouciantes soirées avec les amis japonais de Charlotte, ils sont tous les deux autres à eux-mêmes. Déambulant de lieux en lieux, ils se laissent aller, attirés par les lumières, les sons assourdissants, les musiques frénétiques des jeux vidéo ou le vide entre les voitures dans la rue.

Ils parlent à bâtons rompus et partagent un certain désenchantement, peut-être plus marqué pour Bob, que son usage de la dérision révèle. Lors d’une de ces soirées, ils se retrouvent en bande dans un karaoké : scène mémorable d’interprétation par Bob de « More than this » de Roxy Music, devant une Charlotte charmée et émue, en perruque rose. L’enchantement du désenchantement fait mouche. More than this, you know there is nothing. Plus que cela, tu sais qu’il n’y a rien…

Lost in translation. Ce film de Sophia Coppola, sorti en 2004, a pour thème le décalage, sous prétexte du décalage horaire qui sépare deux mondes, hissé au rang d’état d’esprit des deux personnages. Décalage de soi avec soi-même. La psychanalyse en sait quelque chose, la notion même d’inconscient en est le nom.

Perdus dans le décalage ? More than this. Il y a de la perte dans la traduction, translation [1]. Certaines séquences montrent les deux personnages se laissant traverser par le japonais, sans se préoccuper du sens : ainsi, la scène hilarante du tournage de la séquence publicitaire, qui repose sur le décalage entre les injonctions du metteur en scène et sa traduction ; ou encore pour Charlotte à l’hôpital, entendre le médecin expliquer, en japonais, l’image radio de son orteil blessé. Bob, dans la salle d’attente, à son tour, discute avec un personnage insolite, échange poétique où l’impossibilité totale de communication laisse place à ce qui résonne, du son et de la tonalité des mots.

Il y a de la perte. Les être parlants ne peuvent pas tout dire ; de l’éprouvé au dit, il y a bien un décalage, un plus, inatteignable, que Lacan a situé comme étant de l’ordre de la jouissance féminine, celle du pas-tout, de l’impossible [2]. On pourrait ainsi privilégier, pour saisir le titre du film, ce qui reste perdu, lost, du fait même du langage, dans son rapport à lalangue.[3]

Deux scènes laissent entendre que Charlotte trouve quelque chose pour  s’orienter. Lors de sa balade, seule à Kyoto, elle regarde un couple sous une ombrelle ; ils marchent en décalé et l’homme d’un geste tendre, prend la femme par la main, comme l’allégorie d’une union qui parvient à articuler ce décalage, pointant l’inexistence du rapport sexuel. Dans le cerisier à vœux, elle accroche un bout de papier, dont le contenu nous reste inconnu. Sur un morceau de Air, intitulé « Alone in Kyoto », cette scène évoque le caractère inhérent de la solitude et du ratage de la rencontre.

A la fin du film, après une première tentative maladroite d’au-revoir à l’hôtel, Bob aperçoit Charlotte au milieu de la foule depuis son taxi pour l’aéroport. Il se précipite vers elle pour la prendre dans ses bras. Il chuchote quelques mots à  son oreille, imperceptibles pour le spectateur. Ces paroles  murmurées semblent avoir un effet, tant pour celui qui les profère que pour elle, qui les entend, émue. Dans la solitude qu’ils ont pu partager à deux, un consentement au ratage semble se profiler. More than this, there is nothing.

 

[1] Le titre du film a pour référence une phrase du poète américain Robert Frost, « Poetry is what gets lost in translation », ou « la poésie est ce qui reste perdu/ se perd dans la traduction ».

[2] « lorsqu’un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes c’est à partir de ceci qu’il se fonde de n’être pas-tout, à se placer dans la fonction phallique. […] La femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer La. Il n’y a pas La femme, article pour désigner l’universel. Il n’y a pas La femme puisque […] de son essence, elle n’est pas-toute ». Lacan J., Le séminaire livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 68.

[3] « […] le langage n’est que ce qu’élabore le discours scientifique pour rendre compte de ce que j’appelle lalangue. Lalangue sert à de toutes autres choses  qu’à la communication. C’est ce que l’expérience de l’inconscient nous a montré, en tant qu’il est fait de lalangue, […ce que j’écris]  en un seul mot, pour désigner ce qui est notre affaire à chacun, lalangue dite maternelle ». Lacan J., op. cit, p. 126.