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« Femmes : naissance de l’homme » est le titre d’un petit ouvrage de Florian Berrouet et Alexandre Hurel avec comme sous-titre « Icônes de la préhistoire » [1] C’est cette formulation qui a retenu mon attention et tout mon intérêt pour le propos. En effet y sont répertoriées les figures féminines mobilières (destinées à être transportées) ou pariétales (en grottes ou abri-sous-roche) les plus connues qui ont été recueillies par des chercheurs et exposées dans plusieurs musées. Cet ouvrage se réfère aux figures de l’Aurignacien (39000-29000 ans BP [2]), du Solutréen (22000-18000 ans BP) et du Magdalénien (18000-12000 ans BP).

Je me réfère ici essentiellement aux petites statuettes, petites car elles ont entre 3 et 14 cm de hauteur.

Ce qui frappe d’emblée, dans ce recensement, c’est leur quasi-ressemblance à des distances temporelles (plus de trente mille ans) et géographiques (du sud de la France à la Russie) immenses.

Chez pratiquement toutes, les seins, le ventre et le sexe sont mis en avant avec plus ou moins de rondeurs mais pratiquement jamais de mains, de pieds ou de tête. Pour celles qui en possèdent une, elle peut être recouverte d’une coiffe. Mais pas de bouche, de nez ni d’yeux. Si ceux-ci sont représentés, pas de regard. Elles tendent à se styliser au Magdalénien.

Ces figures féminines qui se distinguent aussi parce qu’il n’y a que très peu de statuettes ou de représentations masculines, ont donné lieu à énormément d’interprétations. Et de toutes sortes. Des plus folles aux plus intéressantes : elles ont permis à certains de soutenir l’idée de « races » en rapprochant ces figures dites « stéatopyges » ( qui portent au-dessus des muscles fessiers, des tissus adipeux développés) des femmes hottentotes ou bochimanes d’Afrique du Sud comme étant de races inférieures.

D’autres encore en font des amulettes pour des cérémonies liées à la magie. Pour beaucoup il s’agit de signes religieux qu’André Leroi-Gourhan, archéologue et ethnologue français critique fortement en parlant de « folklore scientifique » [3]. Mais lui-même va jusqu’à faire de la grotte un principe féminin, géniteur, où l’artiste s’enfante dans l’immense utérus de la caverne. Statuettes procréatrices, protectrices, nourricières, elles accèdent au statut de divinité.

Mais elles peuvent être lues aussi comme des symboles sexuels, objets de désir ainsi que le dit Georges Bataille : « Exaltation des richesses sensuelles évoquées par ces formes féminines […] Eclosion du sexe, de la sexualité dans ces replis de chairs grasses » [4]

Il en fait de l’art et nous serions tentés de le suivre : « Seul l’esprit auquel la peinture moderne permit de saisir la beauté au-delà des données traditionnelles peut s’ouvrir à cet art authentiquement primitif, à cet art dont les conventions sont pleinement étrangères aux nôtres » [5] Même ceux qui déplorent ces polémiques, ces interprétations savantes, ne peuvent se résoudre à ne pas donner un sens, une vérité à ce qui nous vient de si loin, ainsi du livre de Nathalie Rouquerol et Fañch Moal qui, malgré le grand intérêt de ce qu’ils avancent le font comme une « véritable révélation » [6] : si l’on fait basculer la statuette sous différents angles, elle dévoilerait le cycle de la vie, de la naissance à la mort, s’ouvrant ainsi à une quatrième dimension qui est celle du temps.

Au-delà des passions et des controverses, faire des suppositions sur la Préhistoire c’est finalement le travail de tout chercheur, qu’il soit archéologue, paléontologue, historien, philosophe, ethnologue…

Il reste cet étonnement, cette admiration pour ces petites figurines si finement taillées dans des matériaux fragiles et précieux dont la description fait rêver (ivoire de mammouth, stéatite verte, calcite ambrée translucide, serpentine verte, bois de reine, traces d’ocre « effleurées au niveau de la poitrine et des cuisses »…), surfaces entièrement polies qui semblent si douces au toucher !

Elles se ressemblent, c’est là le trouble. Mais chacune nous offre ce qu’elle a de plus singulier et c’est là ce qui émeut. Une poésie s’en dégage. Emerveillement pour ce mystère féminin qui nous vient du fond des âges, si lointain qu’on ne peut même l’imaginer. Elles restent silencieuses au milieu du brouhaha des savoirs qui les entoure.

Leur garder leur mystère, c’est une façon de leur rendre hommage et au-delà d’elles, c’est un hommage rendu à ces sculpteurs hors pairs.

 

[1] Berrouet F. et Hurel A., Femmes : naissance de l’homme – Icônes de la préhistoire, Ed. Quai des brunes, 2018.

[2] La mention BP signifie Before Present, 1950 étant l’année de référence (on ne parle pas d’«avant J.-C. » pour la Préhistoire. (note de l’auteur).

[3] Leroi-Gourhan A., Les religions de la préhistoire, Paris, PUF, 1964.

[4] Bataille G., « La Vénus de Lespugue », Œuvres complètes, t.IX, Paris, Gallimard, p.344-352.

[5] Ibid.

[6] Rouquérol N., Moal F., La Vénus de Lespugue révélée, Ed. Locus Solus, 2018.