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Françoise Quoirez, connue sous le pseudonyme de Françoise Sagan, « charmant petit monstre » comme l’appelait François Mauriac, articule dans son témoignage les registres de l’être et du voile. Dans une interview, un journaliste lui demande : « il y a eu autour de vous une légende : l’argent, le whisky, les boîtes de nuit, les voitures de sport… Tout ce qu’on prête plutôt, en effet, à une vedette qu’à un écrivain. Vous aviez écrit un livre [Bonjour tristesse [1], paru en 1954], et puis vous vous êtes retrouvée star ». Elle lui répond, non sans finesse : « J’ai porté ma légende comme une voilette… Ce masque délicieux, un peu primaire, correspondait chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui perd, et donc permet de se trouver. [2] »

Le terme de voilette n’est pas sans évoquer celui de voile employé par Lacan à propos du phallus. Le suffixe -ette donne une tournure féminine mais surtout réductrice. En utilisant ce terme elle indique que le voile qu’est sa légende ne relève que du semblant, ce n’est pas là qu’est logé l’essentiel de son être, seulement une forme dérisoire. Elle laisse entendre qu’il y a un au-delà de sa légende et que s’arrêter à cela c’est se fourvoyer à son propos. Or, pour cette femme, qu’y a-t-il derrière le voile ? Il y a la peur et l’horreur : « un article stupide, la réflexion d’un agent ou de la concierge, il y a quelque chose qui s’affole en vous, une espèce de bête – qui a peur. Le petit écureuil dans sa roue. Alors on prend un verre comme on prend du coton, de l’ouate. Ou comme d’autres prennent des tranquillisants pour que la douleur se calme. On a tout le temps besoin de quelque chose : c’est ça l’horreur [3] ».

Cette horreur elle ne sait comment la définir. Elle se réfugie dans sa légende – et dans l’alcool – pour l’éviter, pour ne pas rester ce petit écureuil dans sa roue. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’une part de cette horreur a à voir avec la question de l’être, de son être et de l’angoisse qui en émerge. Ce serait pour cela qu’elle court vers sa légende, celle que l’Autre lui prête.

Revenons à sa réponse. Le délice dont elle parle, à propos de ce masque, un peu primaire est-il précisé, laisse entendre quelque chose du domaine de la satisfaction si ce n’est de la jouissance. Pensons ici à Lacan qui disait qu’une « femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade [4] ». Sagan indique qu’elle a bricolé son masque d’attributs réduits à leur essence : vitesse, mer, minuit ; là où le journaliste parlait d’éléments spécifiques et matériels : voitures de sport, boîtes de nuit, etc. Elle évoque la part phallique et brillante du masque : tout ce qui est éclatant, c’est-à-dire ce qui attire, ce qui l’attire elle. Ces attributs sont cependant tout ce qui perd, laissant entendre que le paraître de ce masque perd le sujet dans sa quête de l’être car il s’y fourvoie. Et, paradoxalement, elle dit que ces attributs sont aussi ce qui permet de se trouver, de se trouver en tant que ce serait une réponse plus ou moins satisfaisante – délicieuse dans son cas semble-t-il – à l’énigme de son être de femme.

Sagan ajoutera qu’en 1954 : « j’avais à choisir entre les deux rôles qu’on m’offrait : l’écrivain scandaleux ou la jeune fille bourgeoise, alors que je n’étais ni l’un ni l’autre [5]  ». De son point de vue, c’est l’Autre qui lui prête cette légende, et, en même temps, elle témoigne se l’être appropriée. Il y aurait là plusieurs temps logiques autour de ce choix. D’abord elle écrit son roman et elle le tend à l’Autre. Ensuite elle repère la demande de l’Autre : ou écrivain scandaleux ou jeune fille bourgeoise, c’est-à-dire des signifiants venant de l’Autre. Enfin, elle laisse transparaître un choix. Et l’Autre, en retour, valide cette réponse du sujet. Ce qui rappelle le fait que le sujet reçoit de l’Autre « son propre message sous une forme inversée [6] ».

Sagan ne dit pas ce qu’elle est, elle dit simplement qu’elle n’est ni l’écrivain scandaleux ni la jeune fille bourgeoise qu’on lui prête, elle est Autre. On l’attendait dans cette légende mais son être, lui, est ailleurs, dans la faille de l’Autre, indéfinissable. Quand le journaliste lui demande « Qu’est-ce que vous étiez ? », elle lui répond : « J’aurais été plutôt une jeune fille scandaleuse et un écrivain bourgeois. Ma seule solution était de faire ce dont j’avais envie… aller plus loin. J’ai toujours aimé les excès, aller plus loin… [7] » D’un côté elle a répondu au choix que l’Autre lui imposait et de l’autre, elle s’en est écartée, intervertissant les termes, se décalant de la demande de l’Autre tout en lui répondant. Si elle dit que sa seule solution a été de faire ce dont elle avait envie, elle attire l’attention sur le aller plus loin, un certain au-delà de la limite. Elle rappelle ainsi ce que son terme de voilette sous-entendait : il y aurait pour elle un au-delà de la limite qui l’amènerait toujours plus loin. Dans cet excès, elle trouverait son point de satisfaction et de jouissance – pensons à ce qu’elle peut dire de ses soirées et de son accident de voiture dû à sa conduite sportive qui lui vaudra trois mois de traitement au Palfium 875 (dérivé de la morphine). S’ensuivra une addiction la menant en cure de désintoxication [8]. Le domaine phallique, bien qu’il soit pour elle un moyen de se trouver – indiquant ainsi qu’elle est perdue sans cela –, peut aussi être le lieu où est re-suscitée [9] une jouissance Autre, l’aspirant vers un ailleurs.

Si avec sa légende, ce voile superficiel et néanmoins nécessaire, Sagan tente d’éviter l’horreur et d’amener Un peu de soleil dans l’eau froide [10], il s’avère que cette légende, constituée de vitesse et d’alcool, peut aussi bien l’amener sur le chemin d’un au-delà du voile.

 

[1] Sagan F., Bonjour tristesse, Paris, Julliard, 1954.

[2] Sagan F., Je ne renie rien. Entretiens 1954-1992, Paris, Le Livre de Poche, 2014, p. 9-10.

[3] Ibid., p. 13.

[4] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.

[5] Sagan F., Je ne renie rien, op. cit., p. 11.

[6] Lacan J., « Le Séminaire sur ‘‘La Lettre volée’’ », Écrits, op. cit., p. 41.

[7] Sagan F., Je ne renie rien, op. cit., p. 11.

[8] Cf. Sagan F., Toxique, Paris, Le Livre de Poche, 2009.

[9] « cette jouissance sienne qui ne la fait pas toute à lui : d’en elle la re-susciter » (Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 466.)

[10] Sagan F., Un peu de soleil dans l’eau froide, Paris, Le Livre de Poche, 2010.