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Un bijou dans un écrin : telle pourrait être la définition de la scénographie de cette exposition [1]. Avec la seule grâce du trait de fusain, du lavis, Ernest Pignon-Ernest (1942-…) nous entraîne dans le sublime dans un lieu hors-norme. Après les « Figures de l’extase » où il déclinait le corps de sept mystiques, toujours dans des lieux remarquables, ici à Avignon, nous avons une rétrospective de 400 œuvres de 1966 à nos jours. Nous y découvrons l’immense richesse de l’humanité ; des déesses aux mythes, des figures célèbres aux badauds, des événements marquants au bouleversement du monde. Toujours le rendu des corps dans leur dimension quasi sacrificielle, christique perce le canevas, dont l’élément de jouissance des sujets nous transperce. Pasolini portant son propre cadavre à Ostie, Déméter ou Marie-Madeleine dans les faubourgs de Naples, Darwich à Ramallah, Le Cap de l’apartheid et du sida ; toujours la chair au-devant, la profondeur des ombres et des lumières, le traitement des mains – souvent la paume offerte au regard dans un legs caravagesque. Le Caravage comme tant d’autres artistes dont s’inspire Pignon-Ernest, lui font parcourir le monde en quête de sens, de combats. Pourtant, c’est le réel du corps qui nous happe en-deçà du message exposé, de la cause défendue, de l’engagement de l’artiste.

Un talent fou de dessinateur ne suffit pas à décrire notre ravissement ; Autre Chose se masque dans la force et la rigueur. Une profondeur sans lourdeur retient notre attention, capte notre esprit à le faire chavirer à l’instar de la « follement éprise de Dieu », Mme Guyon, génialement exposée à la Chapelle de la Salpêtrière en 2014. Nous retrouvons les œuvres des mystiques – dont l’une ne nous est pas étrangère : Hildegarde de Bingen – dans le superbe livre d’André Velter Pour l’amour de l’amour [2]. Parlant de Lacan, les dessins d’E. Pignon-Ernest nous ramènent aussi au statuaire baroque, au Bernini de la couverture du Séminaire XX : extase de Sainte-Thérèse. Tel que l’énonce A. Velter en quatrième de couverture : l’artiste a tenté de « représenter ce qui ne peut se voir (…) faire image de chairs qui aspirent à se désincarner. » Nous avons donc l’extase qui aspire au ravalement du corps jusqu’aux supplices, puis nous avons ces figures de l’éclat ou du mondain, icônes de l’ordinaire ou de l’exceptionnel. Une mère portant son fils mort à Soweto, Antonietta comme gardienne de la Vierge à Naples, Néruda au Chili narguant la dictature, une église détruite à Haïti, un avortement, un poète à Charleville-Mézière, la prison Saint-Paul, Audin en Algérie…

Si l’extase et les mystiques appellent à la jouissance illimitée, la collection recueillie à Avignon nous ramène au symbolique, avec ses luttes et frustrations, ses convictions et déchirements ; le mot de l’auteur – dans toutes deux – y étant exprimé avec dignité, mais différemment. Le poète maudit n’est jamais loin, lui comme son œuvre bousculent la bien-pensance, transgresse la pérennité de l’art en collant ses dessins sur des murs interdits, des soupiraux improbables : créations éphémères. Si le street art avait un père, ce serait lui, mais E. Pignon-Ernest sait le tribu qu’il doit à l’humanité, à l’histoire. Modeste, il puise ça et là, s’inspire et s’expose, pose sa marque en des lieux significatifs, en sachant la fragilité du collage. En cela, « Ecce Homo » d’Avignon est un oxymore : comment exposer en un lieu grandiose ce qui a vocation à disparaître sous la pluie ou sous la griffe des malheureux…

 

[1] L’exposition est au Palais des Papes, en Avignon, jusqu’au 29 février 2020.

[2] Velter A., Pour l’amour de l’amour – Figures de l’extase, Paris, Gallimard, 2015.