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L’artiste précède le psychanalyste [1], veut dire que l’acte de l’artiste résonne avec le rapport secret du sujet avec la jouissance. La sienne, mais aussi bien celle de qui l’interroge. La fin de l’analyse implique qu’un signifiant ait été trouvé, qui permet d’épingler RSI pour faire advenir le moment de conclure, décisif. Alors, la contingence devient nécessité, le mystère est levé, la séparation consommée. La jouissance est bordée, limitée. Ne pas consentir à cette limite revient à refuser la castration, et peut éterniser la cure, ou maintenir l’avenir de l’illusion, en dehors de la cure. Trouver un signifiant pour ce manque-à-être ne tient qu’à un fil, pour que ça passe, ou non. Consentir, comme le formule Jacques-Alain Miller, à mourir à l’imaginaire pour assumer son manque-à-être au niveau du symbolique.[2]

L’artiste transforme cette nécessité en un corps à corps avec le réel. Dont l’équivalent surgit parfois dans la cure sous forme d’un évènement de corps, qui vient stopper le glissement potentiellement infini. Pour Cécile Reims, artiste juive d’origine lituanienne, c’est la gravure, et l’écriture, qui permettent cette transformation, d’un réel insensé en forme accomplie, d’un tohu-bohu originel, en récit articulé, d’une absence irréversible en présence réelle. En transformant la matière, elle fait passer l’infini au fini. D’abord passeur pour un autre, elle grave ensuite son œuvre personnelle.

Ce seront successivement Hans Bellmer, Léonor Fini, et Fred Deux son mari et compagnon de vie.
Le passage de la marionnette désarticulée et du corps démembré de Bellmer l’allemand surréaliste, à la silhouette rassemblée articulée, et extravertie de Leonor Fini, peut s’entendre comme métaphore du passage d’un désastre infini à une forme de vie retrouvée.

J’ai découvert l’œuvre de Cécile Reims dans plusieurs lieux : le musée des anciens hospices Saint Roch à Issoudun consacré à Fred Deux et à Cécile Reims, au MAHJ à Paris, et actuellement au Château d’Ars près de la Châtre, où se tient une importante et magnifique rétrospective. Et ses livres, Tout ça n’a pas d’importance [3], L’Embouchure du temps [4], L’Épure [5], pour ne citer que ces trois.

L’Épure : « Par un vent glacial et cinglant, auquel succéda un khamsin desséchant, nous étions debout à l’aube pour construire les terrasses et ramasser les pierres, ces innombrables pierres qui semblaient ressurgir du sol après en avoir nettoyé la surface… »[6]

 « Je ne m’inquiétais pourtant ni de ma lassitude physique, ni de ce point dans le dos qu’éveillait une toux sèche et fréquente, mais plutôt de la torpeur qui m’envahissait chaque jour davantage, de ce présent et de son vide intérieur qui grignotait imperturbablement ce temps futur dans lequel je me réfugiais, le repoussant constamment à ̎ plus tard ̎. Ce ̎ plus tard ̎  toujours plus lointain, si bien que par moments j’étais affolée à l’idée que ma vie entière puisse se passer ainsi, sans que je ne la vive autrement que par anticipation. »[7]

Car le trou est là, le désastre a eu lieu, le désastre toujours à venir dans ses rêves dont il est l’ombilic. L’Épure est publié en 1963, sous le pseudonyme d’Anna Roth. C’est le récit autobiographique de ses vingt premières années. L’extrait cité se situe à la fin du livre, peu avant son retour forcé en France, atteinte de tuberculose. Alors qu’elle travaille dans un kibboutz où elle s’est engagée, car elle ne supporte pas le silence et l’effacement de toutes traces, qui a persisté longtemps dans le monde, après la fin de la guerre.

Née Tsila Remzen en 1927 à Paris de parents juifs lituaniens, son père la confia à sa famille lituanienne peu après sa naissance du fait de la mort de sa mère. La petite fille reviendra auprès de son père à Paris en 1933. Comme son nom l’indique, L’Épure dessine longuement, minutieusement, les contours de ce qui constitue le roc, le socle de sa démarche, la raison de son geste, de son intransigeance absolue, et la logique sans concession qui anime sa vie de femme et son travail d’artiste, comme l’ombilic du rêve. Lorsque je la rencontre, pour lui proposer un entretien sur le thème Femmes en psychanalyse, ses premiers mots annoncent la couleur et le style : « je n’aime pas beaucoup la psychanalyse, mais les psychanalystes s’intéressent à moi. La psychologie envahit tout aujourd’hui. Des amis en analyse me disent que ça les aide à supporter l’insupportable. Je ne suis pas d’accord avec ça. » Car pour Cécile Reims la révoltée, la clandestine, on ne doit pas, on ne peut pas supporter l’insupportable.

Clandestine : « moi j’aime la clandestinité. Je crois que c’est ma jouissance. Par exemple quand je montrais mes faux papiers aux SS pendant la guerre, j’avais peur bien sûr, mais il n’y avait pas que la peur. Berner l’interlocuteur était devenu un plaisir. J’ai choisi ma place et je l’ai aimée. Quand je gravais pour Bellmer, pour Leonor Fini, quand je faisais des tissus pour Dior, j’aimais disparaître dans mon acte. »

L’artiste précède le psychanalyste

L’Ombre portante est le nom de l’exposition qui lui est consacrée. Emportée dès la naissance dans la tourmente, ce seront la mort de sa mère, les déracinements, les langues : l’allemand, le yiddish, le russe, le français, l’hébreu… D’autres langues encore, qu’elle aime apprendre et parler, avec application, en impliquant son style d’énonciation singulier, quelle que soit la langue, pas comme un perroquet, dit-elle ; une position éthique très tôt forgée, de refus, qui guideront sa vie et sa main de graveur et d’écrivain : refus d’une position de témoin qu’elle compare à une lâcheté, refus plus encore de se faire victime, et désir décidé d’agir conformément à sa seule singularité. Avec l’aide des rituels au départ, dont elle dit combien ils l’ont aidée à acquérir le sens des responsabilités : « pour un enfant, être investi d’une tâche dans une collectivité, dotée d’une valeur symbolique, c’est grave et joyeux, c’est merveilleux . »

La pratique de la gravure est devenue le cœur de sa vie après son retour en France, pour raisons de santé.  C’est un style de vie et une ascèse inouïs : la plaque tourne et le burin suit les contours, sa main guide et maintient le burin. Très jeune, elle s’applique d’abord à apprendre la technique en faisant des gammes, avec Josef Hecht, puis elle grave pour Hans Bellmer, pour Leonor Fini, pour Fred Deux son mari, pour elle-même. Une œuvre aux facettes multiples…

« Les choses ne sont pas comme nous les voyons. Nous les voyons telles que nous sommes. »

Du mimétisme de l’assimilation à l’invention et à la création, L’Épure de son acte et de son style est au cœur de sa vie de femme et d’artiste libre de tout conformisme, de toute pensée convenue.

Au prétexte d’un entretien dans la perspective de notre titre, Femmes en psychanalyse, cette rencontre a résonné de façon singulière pour moi, remettant au centre ce qui ne cesse jamais, qui reste oublié, mais qui peut advenir dans la contingence d’une rencontre. Où il se vérifie que l’artiste, parfois, précède le psychanalyste.

[1]  Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 19 novembre 1997, inédit.

3 Reims C., L’Épure, André Dimanche, 2000.

4 Reims C., L’embouchure du temps, Le temps qu’il fait, 2017.

5 Reims C, Tout ça n’a pas d’importance, Le temps qu’il fait, 2014.

[6] Reims C., L’Épure, op. cit., p. 265.

[7] Ibid., p. 281.