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Le quotidien recèle des surprises. C’est au hasard d’une bibliothèque d’enfant que m’est tendu pour le lire un ouvrage on ne peut plus contemporain pour qui se prépare aux J49 !

Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ?[1] est un album jeunesse. Mademoiselle Zazie… C’est l’histoire de Max… pour qui le monde se sépare en deux : « les avec-zizi » et les sans-zizi », à cela, la conclusion toute trouvée est : les  « avec-zizi » sont plus forts que les « sans-zizi ». Voilà une explication du monde fort convaincante non ? Exemple clinique d’une première théorie infantile, que Max étaye sur le fait que de toutes façons, ça a toujours été comme ça… Y compris chez les mammouths !

Une première théorie donc, qui va vaciller avec sa rencontre avec Zazie. En théorie, Zazie c’est une « sans-zizi » puisque c’est une fille… Oui mais voilà… Elle aime les même choses que Max : les mammouths. En fait Zazie, il se pourrait bien qu’elle n’ait pas de zizi (ce n’est d’ailleurs absolument pas sa question !)

Zazie, ce qui la passionne, ce sont les mammouths ! Elle en a partout : quand elle ne les a pas sur son pyjama, elle les dessine à l’école avec le plus grand soin, et on la félicite pour cela.

Max se demande alors comment il est possible d’être une fille et d’aimer les mammouths, de grimper aux arbres, et d’aimer le foot… Le voilà, de nouveau : chercheur en herbe pour élaborer une théorie qui puisse de nouveau remettre un semblant d’équilibre dans ce qui est devenu légèrement chaotique… Il essaye de trouver le moment où il pourra vérifier que Zazie, c’est une fille « avec-zizi »… Même si Max se dit quand même « qu’une sans-zizi avec zizi, c’est de la triche ! »

L’occasion lui sera donnée, lors d’une baignade… Consternation de Max : Zazie n’a pas de zizi ! Zazie, lui dit : « Bah non j’ai une zézétte ! » Conclusion de Max : « Avant il y avait les avec zizi et les sans zizi. Maintenant, il y a les avec zizi et les avec zézétte. Et oui ! Il ne manque rien aux filles ! »

Max est très convaincant et très efficace dans sa recherche d’explication sur le monde, non sans appui clinique (Max essaie quand même beaucoup de regarder sous la jupe de Zazie, soit dit en passant). Mais voilà, en logique : ça ne fonctionne pas si mal (à un signifiant près…)

La rencontre de Max avec la différence des sexes lui permet de répartir le monde : de zizi, on passe à zézétte, et en deux temps trois mouvements, le monde retrouve une stabilité et qui plus est, on apprend au passage qu’il ne manque rien aux filles ! Voilà qui peut nous rassurer. Oui mais Max l’a dit lui-même « une sans-zizi avec zizi c’est de la triche… »

Il l’a dit mais c’est quand même ce qu’il fait !

Mais voilà… Lacan est passé par là, et Lacan, lui, se serait sans doute intéressé de plus près aux mammouths ! Il aurait peut-être demandé à Zazie : « les mammouths ? » (laissant planer ensuite un silence…) Parce qu’en effet : pour Zazie, les mammouths qu’elle exhibe partout, sont la marque du phallus, qu’elle porte. Zazie, c’est une sans-zizi avec phallus.

Le seul signifiant de la différence sexuelle c’est le phallus nous apprend Lacan, qui n’a pas de sexe, qui appartient aux deux, mais qui se situe plutôt du côté d’une jouissance de l’avec, d’une jouissance du il ne manque rien, d’une équivalence faite entre homme et femme, jouissant de façon identique. Lacan postule qu’une femme c’est un peu plus que ça… Le phallus ne fait pas tout.

« Qu’est-ce d’autre qu’une dénégation que de lui attribuer – à la femme- comme caractère que de ne pas avoir ce que précisément il n’a jamais été question qu’elle ait ? »[2]

Lacan offre une autre voie pour les femmes : choisir de ne plus les définir par la négative (possédant, ne possédant pas…) Lacan permet aux femmes d’être autres que des non-hommes, qui n’ont pas. Il y a pour elles, Autre chose, et l’amour pourrait bien être l’une des solutions…

Si l’on pense à Zazie… La conclusion de Max qui fait d’elle un homme la satisfait-elle vraiment ? Max, tout tourmenté qu’il est, lui, par le zizi, ne trouve à lui dire dans la rencontre des corps que « Tu n’as pas de zizi !!! » Zazie, acquiesce et plonge dans l’eau… Comme quoi… ça rate. N’y avait-il pas autre chose à dire ?

Cette équivalence faite entre homme et femme, dans le traitement de leur jouissance en lien avec le phallus qui manque ou qui ne manque pas, a de quoi faire réfléchir, au regard aujourd’hui des discours dits-féministes qui se déploient… Parler des femmes par la négativité, par ce qui leur manque, par ce qu’elles auraient à gagner, dans le combat qui est le leur, fait résonner en creux moins une avancée qu’un recul, un retour à définir les femmes comme « moins », et toujours en rapport à l’homme, devenant parfois cet hostile à qui l’on veut ressembler.

Assumer, accepter la différence de l’Autre, sortir des idéaux et des normes, faire avec le chaos de la question sexuelle, Max nous le prouve, c’est un peu plus compliqué… Encore un petit effort pour être lacaniens.

[1] Lemain T., Durand D., Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ?, Nathan, 2015. La première édition date de 1998.

[2] LACAN Jacques, D’un Autre à l’autre, Le séminaire livre XVI, Seuil, p.227.