image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Comment repenser l’inexistence du rapport sexuel dans une perspective borroméenne ? C’est l’une des questions qui parcourt le Séminaire XXIII, Le sinthome [1].

L’inexistence du rapport sexuel, le pas-tout, sont des formulations du Séminaire XX, Encore, qui nécessitent de se référer au tout et à l’écriture d’un rapport logique [2]. Or, dès la fin de ce  Séminaire, Lacan estime que la logique est insuffisante et fait le saut vers la topologie des nœuds, seule apte à prendre en compte le réel, soit ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Lacan revisite ses concepts dans une perspective borroméenne.

Arrêtons-nous sur un moment du Séminaire XXIII, dans le chapitre VI. Lacan y démontre qu’entre Joyce et Nora, le rapport sexuel a lieu. Laissons de côté la démonstration. Il s’intéresse à la faute du nœud, cherchant à situer le ratage spécifique à la psychose et le ratage généralisé. Il note que corriger le lapsus du nœud à l’endroit où il s’est produit n’est pas la même chose que de le corriger en deux autres points. « Il n’y a pas cette inversion quand la correction est apportée au lieu où l’erreur se produit » [3], relève-t-il. Au-delà de la remarque clinique, visant à cerner ce qui pourrait assurer la solidité d’un nouage, Lacan glisse vers une réflexion sur le ratage généralisé, soit la question du rapport et de son inexistence.

Le lapsus du nœud est à entendre comme la faute du nœud dans la psychose, mais le lapsus est aussi la condition de l’inconscient. « Le lapsus est ce sur quoi se fonde en partie la notion de l’inconscient » [4]. Penser la réparation de la faute supposerait un nœud qui n’inclurait pas le ratage de l’inconscient ? Telle est la question qui amène Lacan à interroger de nouveau la notion de rapport sexuel. « Qu’en est-il de ce que j’appelle équivalence ? Après ce que j’ai frayé autour du rapport sexuel, il n’est pas difficile de suggérer que, quand il y a équivalence, il n’y a pas de rapport » [5]. Il pose que l’équivalence n’est pas un rapport, car pour qu’il y ait rapport il faudrait deux termes distincts, tels l’homme et la femme, si elle existait.

Lacan propose de prendre les deux couleurs des nœuds de trèfles qu’il a dessinés comme les deux sexes et considère le ratage du nœud. Ces deux nœuds sont équivalents du fait du ratage pour l’un et l’autre. « Il y a eu ratage du nœud aussi bien dans un sexe que dans l’autre », énonce t-il, « il en résulte que les deux sexes sont équivalents » [6]. Lacan précise qu’il y a équivalence quand la réparation n’est pas au niveau de la faute, mais qu’il n’y a plus d’équivalence si la réparation se fait au niveau de la faute du nœud. Cela entraine une considération clinique : dans la psychose non suppléée il pourrait y avoir une équivalence des sexes.  

Ce qui intéresse Lacan ici est de situer le sinthome au regard de la notion de rapport. Il ne se place plus alors dans la seule perspective de la psychose mais part d’une considération plus générale par laquelle il étend la notion de sinthome, jusqu’alors réservée à la névrose [7]. Le sinthome concerne alors le nœud réparé à la place même où la faute se produit et le nœud possédant la propriété borroméenne.

« Dans la mesure où il y a sinthome, énonce alors Lacan, il n’y a pas équivalence sexuelle, c’est-à-dire il y a rapport » [8]. La logique du sinthome n’est pas incompatible avec celle du rapport. La notion de rapport se déplace de l’écriture logique à celle de la connexion, de l’agrafe.

Pour penser le non-rapport, il faut pouvoir penser le rapport. Il est donc nécessaire de situer le sinthome au regard du rapport pour penser la topologie des nœuds comme celle du temps du non-rapport. Là où le non-rapport résultait du phallus en tant qu’obstacle à l’écriture d’un rapport entre les sexes, il est désormais situé à partir du sinthome, tandis que la fonction du phallus est déplacée. Le phallus comme agrafe participe de la fonction du sinthome, il écrit un rapport entre S1 et a. Il y a ce qui s’écrit et ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. « Là où il y a rapport, c’est dans la mesure où il y a sinthome, c’est-à-dire où l’autre sexe est supporté du sinthome » [9], le sinthome est l’écriture d’un rapport, il permet de penser le rapport, et dès lors, de penser l’autre sexe comme Autre, et de concevoir le non-rapport.

C’est dans ce contexte que Lacan ajoute : « Je me suis permis de dire que le sinthome, c’est très précisément le sexe auquel je n’appartiens pas, c’est-à-dire une femme. » [10]. L’homme fait d’une femme son symptôme. Il l’aborde par le fantasme, comme semblant d’objet. Une femme, c’est un objet a abordé par l’intermédiaire du phallus, ce qui permet dans l’amour l’écriture d’un rapport avec $ dont Lacan dit dans Encore qu’il équivaut à S1. C’est dans cette perspective logique qu’une femme est sinthome, elle est le terme qui met en place la fonction du symptôme, son écriture.

« Si une femme est un sinthome pour tout homme, il est tout à fait clair qu’il y a besoin de trouver un autre nom pour ce qu’il en est de l’homme pour une femme, puisque le sinthome se caractérise justement de la non-équivalence. On peut dire que l’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome. Vous pouvez bien l’articuler comme il vous convient. C’est un ravage, même. » [11] Dans les formules de la sexuation [12], Lacan précisait que les femmes ont rapport d’une part au phallus, c’est-à-dire au signifiant de la castration, premier versant du ravage, et d’autre part à S(Ⱥ), la castration de l’Autre, voire son inexistence. C’est parce qu’il y a le phallus, que les femmes prennent la dimension de leur propre jouissance, pas toute phallique, de leur manque d’être, de l’inexistence de l’Autre, autre versant du ravage.

« Il n’y a pas d’équivalence, c’est la seule chose, c’est le seul réduit où se supporte ce qu’on appelle le rapport sexuel chez le parlêtre, l’être humain. » [13] Lacan retraduit l’inexistence du rapport sexuel à partir de la non-équivalence, introduite par le sinthome, comme écriture du rapport. Il en conclut : « Ce rapport se lie, c’est le cas de le dire, d’un lien étroit, au sinthome. » [14]

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005.

[2] Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op.cit., p. 99.

[4] Ibid., p. 97.

[5] Ibid., p. 100.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 54.

[8] Ibid., p. 101.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit.

[13] Ibid.

[14] Ibid.