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« C’est la femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction car elle en a le temps ; elle tisse et chante […] »[1]. Avec le personnage de Pénélope, Homère saisit précisément cette forme qu’une femme peut donner à l’absence et montre ce qui, de l’attente et du manque, naît d’une femme.

Depuis qu’Ulysse est parti à l’assaut de Troie avec les Argiens, Pénélope attend, et cette position d’attente se confond avec le personnage et le fonde. Elle est celle à qui Un manque et qui de ce manque se trouve décomplétée : sans Ulysse, Pénélope n’est plus celle qu’elle fut ; rupture radicale que l’Autre qui la désire  ̶  ici les prétendants qui l’assaillent  ̶  ne sait voir ni déchiffrer : « En vérité, Eurymaque, mes qualités, ma beauté, ma stature, les Immortels les ont détruites, le jour où les Argiens s’embarquèrent pour Ilion et qu’avec eux se trouvait Ulysse mon époux »[2], répond-elle à celui des prétendants qui vient de faire son éloge. À vanter ce qui la rendait autrefois supérieure à toutes les femmes, l’autre se trompe et ne peut voir la béance qu’elle a su, elle, reconnaître : elle n’a plus ce qu’elle avait autrefois, l’avoir se confondant ici à l’être. Seul lui reste, désormais, « le regret d’Ulysse »[3] qui occupe son cœur tout entier : l’absence en miroir, dans lequel elle ne peut plus retrouver l’image de celle qu’elle était et que la présence d’Ulysse lui renvoyait.

De ce manque, en « vraie femme », Pénélope fait « quelque chose »[4] : elle invente une ruse ; et pour ruse, choisit le tissage, soit l’activité féminine par excellence, celle-là même qui désigne, dans la tradition et dans l’épopée homérique en particulier, une jeune fille comme une future épouse, pour la subvertir doublement. Loin d’en faire la marque de sa position de femme, le tissage de Pénélope donne au personnage une dimension phallique en ce qu’elle lui attribue l’art de la ruse, des tours et des détours, qui appartiennent en propre à son époux, mais c’est ce qui, justement, la rend impossible à épouser, et toujours, la dérobe au désir de l’Autre. En détissant la nuit ce qu’elle a tissé le jour, Pénélope met en acte le non rapport sexuel. Ainsi l’absence d’Ulysse devient-elle « un rien qui consiste »[5] et la fait elle-même consister dans une position phallique où elle use de sa mètis au même titre que son mari.

Par sa ruse, Pénélope suspend tout autour d’elle : quand débute l’Odyssée, l’action est dans l’impasse, arrêtée par ce linceul qui n’en finit pas de ne pas être achevé. Et Pénélope se fige elle-même dans une position féminine incertaine et intangible : plus tout à fait une épouse, et pas encore remariée, pas encore officiellement une veuve, ni plus tout à fait une mère non plus, à présent que Télémaque peut occuper la place du maître de maison. Pénélope se trouve à une place d’entre-deux et le poème la représente d’ailleurs à plusieurs reprises, dans une scène formulaire, sur le seuil de la grand-salle où sont réunis les prétendants. Et c’est encore à cette place impossible à dessiner qu’elle se met lorsqu’en tendant l’arc d’Ulysse à son fils Télémaque, pour qu’il puisse participer au concours qui désignera enfin son futur époux, elle brouille la filiation et s’octroie la puissance de la réinventer[6]. Incertaine, Pénélope l’est donc quant au sexe – incertitude que Lacan notait comme le propre du sujet hystérique[7], mais elle l’est aussi dans sa position entre mère et femme.

De cet entre-deux suspendu, Pénélope ne se laisse pas facilement déloger : quelle lenteur, quelles réticences à reconnaître Ulysse que tous ont déjà pourtant reconnu. C’est peut-être qu’elle a fait de la solitude sa réelle partenaire[8], dans une jouissance de l’absence sur laquelle il lui est difficile de céder au retour de son mari.

[1] Barthes R., Fragment d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977, p. 20.

[2] Homère, Odyssée, XVIII, v. 255. Je traduis. Ces vers formulaires sont plusieurs fois répétés, notamment en XIX, v. 124-125.

[3] op. cit, XIX, v. 136.

[4] Miller J.-A., « Médée à mi-dire », Lettre mensuelle, n° 122, sept-oct. 1993, p. 19.

[5]Sonia Chiriaco dans son texte d’orientation, « Le vide et le rien » : https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/04/30/le-vide-et-le-rien/

[6] Homère, op. cit.

[7] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 546.

[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX, ou pire, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 121.