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Le sexe, l’amour, et la mélancolie consécutive à leur disparition ont-ils une couleur ?

C’est le bleu ! À en croire Maggie Nelson, « tombée amoureuse d’une couleur comme on tombe dans les rets d’un sortilège : les lambeaux bleus des sacs-poubelles pris dans les branchages ou les bâches bleu vif battant au-dessus de n’importe quel étal de poissonnier à travers le monde sont, […] par essence, les empreintes de Dieu. Je vais tenter de l’expliquer. »[1]

Du bleu Klein à celui des cieux de Vang Gogh, du blues sublimement chanté par Joni Mitchell ou Billie Holliday au Famous blue raincoat de Léonard Cohen, des touaregs à la peau colorée par leur chèche au « petit carré de teinture bleu marine que tu m’as apporté il y a longtemps alors qu’on se connaissait à peine »[2] : l’auteure se lance dans l’exploration, en 240 fragments, comme autant de Pensées de Pascal à qui elle rend hommage en exergue, de cette couleur qu’il est si banal d’aimer, et qui pourtant, malgré sa quête, lui échappe toujours.

 Car, de paragraphe en paragraphe, ce que Maggie Nelson s’emploie à capturer dans ses mots, c’est le cœur même de la vie qui palpite et qui, en se retirant, colore de bleu les veines, celles des jambes de son amie devenue tétraplégique à la suite d’un accident et qui s’interroge sur le sens à donner à son existence, et nous emporte avec elle dans des abysses – bleu nuit –  de réflexion.

Mais ce bleu colore aussi de son afflux de vie le sexe en érection du Prince du bleu qui, en la quittant, la laissera pendant des mois effondrée, ravagée, en proie à cette mélancolie qui poussa Werther, enveloppé dans son manteau bleu, à retourner son arme contre lui-même.

Alors Maggie Nelson convoque Goethe, Wittgenstein, qui tous deux écrivirent sur la couleur. Elle les cite et s’en nourrit pour s’en écarter aussitôt, car ce n’est pas ça. Nulle explication philosophique, traité des couleurs, d’optique ou mesure du bleu du ciel ne parviendra jamais à dire l’intensité des  mêlées qui, dans l’amour, formaient « une bulle de corps et de souffle » : « Combien de fois, dans l’intimité de ma conscience, ai-je fait danser dans l’eau rubans noirs et rouges, deux solides tendons de cœur et d’esprit ? L’encre et le sang dans l’eau turquoise : les couleurs à l’intérieur de la baise. »[3]

Alors, féminins, le bleu, le blues, les bleus à l’âme, et la tentative d’en serrer les contours ? Si sans nul doute, Maggie Nelson, à la suite de Catherine Millet qu’elle admire, revendique « l’irruption du corps et du désir féminins dans une histoire de la philosophie faite par les hommes »[4], elle refuse surtout toute psychologie et toute tentative de compréhension de ce qui chez elle s’éprouve, dans l’émoi que provoque la couleur et les instants de vie auxquels elle la rattache, jusqu’à chercher à atteindre une certaine forme de saturation, bien loin de l’idée de toute satisfaction.

Et voilà convoquée cette jouissance débordante qui peut à l’occasion dépasser[5] le parlêtre, qu’il soit homme ou femme – ce dont Maggie Nelson se moque bien, elle qui évoqua magnifiquement dans son récit « auto-théorique » Les argonautes, sa vie de couple avec Harry, qui se revendique ni homme, ni femme, « un spécial, un deux pour un »[6], et qui commença sa transition au moment où Maggie vivait l’expérience la plus queer de sa vie, soit sa grossesse et la mise au monde de leur fils.

Le texte même de Bleuets porte la marque d’une telle hybridation : fragments d’histoire, notes de lecture, bribes de dialogues, fulgurances poétiques ou morales, il se déploie par associations d’idées, loin de toute composition hiérarchique ou encyclopédique[7]. Ainsi a-t-il chance d’encapsuler dans le réseau de ses mots les vibrations du corps au contact du bleu, qui « irradie » de ces pages. Loin de toute localisation de la pulsion scopique, le livre pulse de ces éclats, par-delà le sens, toujours plus près de la morsure du réel, vers l’extase, « comme si nous pouvions faire sauter la couleur de l’iris et continuer de voir. »[8]

[1] Ibid., p. 9.

[2] Ibid., p. 32.

[3] Ibid., p. 81.

[4] Crom N., « Maggie Nelson raconte la genèse de “Bleuets”, son livre “un peu secret” », Télérama, 29/08/19, https://www.telerama.fr/livre/maggie-nelson-ecrire-sur-quelque-chose-affecte-votre-relation-a-cette-chose%2Cn6387986.php

[5] Lacan, J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 466.

[6] Nelson M, Les argonautes, Éditions du sous-sol, Paris, 2018, p. 88.

[7] Sans doute est-ce là l’aspect le plus féminin de ce type d’écrit, comme nous l’indiqua si bien Chantal Thomas dans un entretien à paraître dans le prochain numéro de la La Cause du Désir.

[8] Nelson M., Bleuets, op. cit. p. 41.