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Je n’ai jamais assumé le terme de collectionneur. Depuis Abraham (Karl, pas l’Autre), il traine avec lui trop de choses encombrantes. Mais j’aime me dire « amateur », car aimant vivre entouré d’œuvres d’art, peintures et sculptures, d’auteurs presque toujours amis et contemporains. Mais le clou de cette collection qui ne dit pas son nom fait exception : c’est une Piéta de la fin du XVIIème siècle, originaire d’un couvent de nones en Auvergne. Longtemps, j’ai rêvé d’elle… Et j’ai fini par l’acheter à des amis qui en avaient hérité. Je m’amusai des réactions des visiteurs, séduits par la beauté de cette pièce en bois polychrome mais s’interrogeant toujours sur mon rapport non seulement à la religion, mais surtout à cette double figure : une mère désespérée devant le cadavre de son fils, déplorant son phallus mort et annihilée par la perte, femme frappée dans ce qu’elle a de plus cher ; et ce fils, justement, sacrifié à la colère du père. Tout cela était très loin pour moi, reste désactivé des limbes de l’enfance, vestige esthétique d’une passion mauvaise qu’une ou deux cures avaient… curé ! Mais un beau jour, cette présence quotidienne au cœur de notre séjour m’est apparue suspecte. C’était un peu comme les fétiches africains ou les objets extraits des trésors pharaoniques : est-on finalement si sûr que l’âme qui les habite ne continue pas de hanter ceux qui se les sont appropriés ? Et si quelque maléfice agissait en secret ? Comme chez Tintin, dans Les sept boules de cristal, la momie grimaçante de Rascar Capac qui-déchaîne-le-feu-du-ciel, et la malédiction du Pharaon frappant Lord Carnarvon et les profanateurs de la tombe de Toutankhamon…

J’ai donc voulu la reléguer dans une pièce plus discrète, afin qu’aucun esprit chagrin ne suppose, sous le voile de la beauté, la survivance d’un culte secret à la mère douloureuse, le maintien d’une identification inavouée à ce jeune homme barbu, exsangue et efflanqué, ou pire : une nostalgie de la fureur du père. Las ! C’était compter sans la Nature, qui n’en déplaise au néo-rousseauisme en vogue ˗ Sainte Greta, veillez sur nous ! ˗ s’avère par moment implacable : notre méditerranée n’est pas toujours « Ce toit tranquille où marchent des colombes ». Elle connaît des tempêtes hénaurmes et des mers déchaînées. Une nuit d’orage, un vent violent (Paraclet ?) s’est engouffré par une fenêtre ouverte, faisant choir sur le carreau la malheureuse Piéta délaissée. Ce fut la double peine : le crucifié s’est retrouvé décapité… Ah ! Madone.

Voilà à quoi m’a ramené, par le jeu des associations dites libres, le Witz de Jacques-Alain Miller : Madredonna. La fusion des deux signifiants distincts, mère et femme, annule leur différence. Leurs significations respectives et distinctes sont écrasées, broyées et prises en masse en un bloc marmoréen unique, dur et opaque comme une compression de César (Baldaccini, pas l’Autre). La forme de ce mot d’esprit est ce que Lacan appelle, avec les linguistes, une holophrase, soit le bloc de deux signifiants pétrifiés en un seul, un syntagme figé où ne circule ni souffle ni sève, par lequel le verbe fait violence à la vie. L’essence de l’être femme s’en trouve réduite à celle de l’être mère, sans écart, sans reste, sans contradiction, sans béance. La formulation Madredonna apporte un plus (de sens ?) : Madre, donna et Madonna, qui sont en fait tous les trois contenus, sont les trois mots les plus courants dans les idiolectes italiens. Cette condensation résume l’effort plurimillénaire de ce qu’on a convenu d’appeler Patriarcat, qui demeure un pilier encore bien vif de notre ordre symbolique. On sait que Marie rachète Ève : c’est au pied de l’arbre où la première faute et choit que la deuxième écrase du talon le serpent du péché. Ainsi aucune marge n’est laissée, où puisse exister sinon de façon monstrueuse une quelconque manière d’être et de vivre la féminité autrement : l’idéal mortifiant qui est ainsi offert est une des formes les plus sublimes de ce que Freud considérait comme roc pour tout parlêtre : Ablehnung die Weiblichkeit, le refus de la féminité.

Nul ne le dit mieux que le divin Jean De La Croix, dans son Cantique spirituel à la 28ème strophe : « Sous le pommier, je t’ai épousée / Et tu as été réparée (Y fueste reparada) / Là où ta mère avait été violée (Donde tu madre fuera violada) ».

Un de nos plus grands génie, disant précisément ce qu’est pour lui Le génie du Christianisme, ne manque pas de rendre hommage à ce que la maternité représente dans cette tradition : « En condamnant la femme à enfanter dans la douleur, Dieu lui a donné une très grande force contre la peine ; mais en même temps, en punition de sa faute, il l’a laissée faible contre le plaisir ». Rachat, donc, de la femme par la mère ; et Chateaubriand cite au renfort de sa thèse le poète Milton qui semble dire pour lui le vrai du vrai : Fair defect of Nature, « Beau défaut de la nature »…

Envoi ˗ quasi comme du Brassens ˗, Pour ceux qui trouveraient chagrin cette histoire d’objet perdu :

Ma Mi’ ne prenez pas ma complainte au tragique

Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique

Sont contingence et occasion

Et j’aurais sans nul doute oublié cette essoyne

Si pour répondre au vœu exprimé par Christiane

Je n’avais d’autre solution.