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À la figure de l’intrigante vient le plus souvent en écho celle de la manipulatrice, celle qui est prête à tout pour arriver à ses fins, celle qui se sert de l’autre pour réaliser sa volonté ou sa vengeance, celle qui met en place les meilleurs stratagèmes pour ses propres desseins… Elle représente une image plus ou moins maléfique, sans pitié, sans vergogne, égoïste… On lui suppose un savoir, voire une emprise, sur les arcanes du pouvoir, des sentiments, des désirs, jusqu’à l’inconscient. Elle sait lire en l’autre. L’intrigante est un double du maître, une apparence de l’Autre.

Pourtant, nous savons avec Freud que l’intrigue hystérique est plutôt la démonstration d’une méconnaissance du sujet quant à son désir. Dora séduit M. K, pensant que cet attrait répondrait à sa question féminine. Mais lorsque M. K explique à Dora que sa femme n’est rien pour lui, Dora le gifle. Cet acte, qui échappe au sujet, révèle plutôt que Dora, loin de vouloir être la maîtresse de M. K., s’intéresse à son épouse, comme Autre femme, celle qui pourrait lui donner accès à ce qui fait énigme pour elle, la féminité.

L’intrigante n’est donc pas celle que l’on croit. Mais allons plus loin, elle n’est pas non plus celle qu’elle croit. Il me semble qu’elle est avant tout un sujet divisé, qui ignore ce qu’il désire. Et c’est parce qu’elle ne sait pas ce qui l’anime qu’elle intrigue, qu’elle manigance, qu’elle suit les chemins tortueux du désir de l’Autre pour trouver le sien.

Mme de la Pommeraye, personnage d’un épisode de Jacques le fataliste de Diderot, est une jeune veuve « qui avait des mœurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur »[1]. Son mariage malheureux l’avait rendue méfiante envers la compagnie des hommes. Elle se tenait donc retirée dans son château, loin des mondanités parisiennes. Le Marquis des Arcis, « homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu des femmes »[2], s’employa donc avec toute l’assiduité et la délicatesse qui convient à un homme du monde, à séduire cette charmante et résistante dame. Mme de la Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l’usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis. Mais le temps passant, le marquis retrouva l’envie de sortir en société, s’absenta un jour, puis deux. Il abrégeait ses visites ou s’endormait. Mme de la Pommeraye, souffrant de voir l’attention de son amant s’éteindre, lui fit croire que ses sentiments à elle s’étaient enfuis. Fort de ces confidences, le marquis avoua son désamour, et promit la sincérité de son amitié. Femme de cœur, Mme de la Pommeraye en fût outrageusement blessée, mais femme du monde, elle n’en dit rien. Elle « songea à se venger, mais à se venger d’une manière cruelle, d’une manière à effrayer tout ceux qui seraient tenté à l’avenir de séduire et de tromper une honnête femme »[3].

Elle fit appel à une mère et sa fille, devenues prostituées après avoir été ruinées, pour séduire le marquis. Pour cela, elles devaient montrer une figure de dévote : vivre retirées, sans fréquentation, assidues aux offices religieux. Mme de la Pommeraye fît en sorte que le marquis croise ce couple dont la jeune fille portait le visage d’une sainte. Il n’en fallu pas moins pour attiser le désir du libertin qui se voua corps et âme à attirer l’attention de la jeune fille, tout en confiant ses états d’âme à Mme de la Pommeraye. « Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera loin (…). Ce n’est pas que tous les jours on ne fasse de plus grande folies Marquis, je crains fort que vous n’obteniez cette fille qu’à des conditions qui, jusqu’à présent, n’ont pas été de votre goût »[4]. Il alla donc jusqu’à donner terres, logis et rentes à ce couple pour prouver sa bonne foi et la sincérité de ses sentiments. Mais Mme de la Pommeraye ne tenait pas encore la pointe de sa haine. Elle voulait que le marquis se commette dans le mariage. Il s’y jeta, tout entier centré sur la réalisation de son désir. Le lendemain de la cérémonie, Mme de la Pommeraye porta le coup de grâce et avoua au marquis l’ancien métier de son épouse. La honte et la fureur s’abattirent sur le marquis. Mais la jeune épousée joua sa partie, celle du remord, de l’obéissance, de la fragilité. Elle se mit aux pieds du marquis, prête à tout endurer pour prouver son âme de repentie, de piété. Elle en tomba tellement malade que le cœur du marquis se radoucit et après un plaidoyer vibrant et dévoué de son épouse, il céda aux promesses du mariage. « En vérité, dit-il, je crois que je ne me repends de rien et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m’aura rendu un grand service »[5].

Mme de la Pommeraye s’est vengée, elle s’est cruellement vengée ; « sa vengeance a éclaté mais n’a corrigé personne »[6]. L’intrigante s’avère finalement une femme bafouée. C’est parce qu’elle est blessée qu’elle se fait intrigante, le stratagème dévoilant ce qui a produit son déshonneur. Mme de la Pommeraye « jouissait de la plus haute considération dans le monde par la pureté de ses mœurs, et elle s’était rabaissée sur la ligne commune », pour le plaisir du marquis. Pour Diderot, sa vengeance la situe hors du commun, lui faisant ainsi rejoindre son rang.

Mais, ce que Mme de la Pommeraye n’aperçoit pas dans l’issue de l’intrigue, c’est ce qu’elle-même a refusé au Marquis, à savoir le mariage. Alors que lui-même découvre, à l’occasion de cette humiliation, son désir d’épouser une femme honnête parce qu’elle doit sans cesse le démontrer, Mme de la Pommeraye dévoile qu’en se faisant la maîtresse du Marquis, sans accepter le mariage, seulement les serments d’amour, elle préfère les paroles aux engagements. Une autre satisfaction se glisse, « la satisfaction de la parole »[7], car « parler d’amour est en soi une jouissance »[8]. Quelque chose de la jouissance féminine qu’elle ignore se révèle. Mme de la Pommeraye veut que l’Autre lui parle, encore et encore.

[1] Diderot, Histoire de Mme de la Pommeraye, Paris, Gallimard, 1973, Edition dérivée de Jacques le Fataliste et son maître, 2018 pour la présente édition revue et augmentée, folio classique, p. 34.

[2] Ibid., p. 33.

[3] Ibid., p. 52.

[4] Ibid., p. 77.

[5] Ibid., p. 94.

[6] Ibid., p. 53.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 61.

[8] Ibid., p. 77.