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En regardant sur YouTube la version de Turandot enregistrée aux chorégies d’Orange en 2012 [1],  j’ai eu l’impression de comprendre ce que Lacan voulait dire par « une femme doit devenir cet  Autre pour elle-même comme elle l’est pour l’homme » [2] pour accéder à la jouissance, dans « Propos directifs » [3].

Turandot, princesse chinoise, cruelle, glaciale prétend épouser le prince de sang qui répondra à trois énigmes. Ceux qui ne répondent pas seront décapités. Vingt-six princes ont payé de leur vie l’audace d’avoir essayé quand surgit un inconnu qui, voyant Turandot lors de l’exécution du jeune prince de Perse, tombe amoureux d’elle et demande à subir l’épreuve. La foule, les ministres et même l’empereur, père de la princesse, essaient de l’en dissuader car il y a déjà eu trop de morts. Dans la foule, l’inconnu, fils d’un roi dont le pays a été détruit par un usurpateur, reconnait son père qui est accompagné d’une jeune esclave, Liù. Eux aussi, heureux des retrouvailles, essaient de le dissuader, mais il répond : « il n’est nulle force humaine qui puisse me retenir, je suis ma destinée ». Au désespoir de Turandot, il réussit l’épreuve.

En fait, Turandot la pure, s’est identifiée à son aïeule Lo-ou-ling, douce et sereine, enlevée et assassinée par un roi tartare qui a dévasté le pays. Elle a inventé le rituel des questions auxquelles nul homme ne doit savoir répondre et qui représente l’énigme de sa féminité.

Turandot dont la jouissance se trouve dans le refus de la sexualité et dans la mort infligée à qui ose essayer de l’approcher, renie sa parole et essaie une ruse pour se soustraire. « Tu ne peux me donner à lui comme une esclave mourant de honte » dit-elle à son père : « Ta fille est sacrée ».

S’adressant au prince inconnu, elle demande : « Me veux-tu dans tes bras de force, révoltée, frémissante ? » Il répond : « non, princesse altière, je te veux ardente d’amour ». Et il met sa vie en jeu en lui proposant à son tour une énigme. Si elle découvre son nom avant l’aube, il accepte de mourir.

La nuit suivante, personne ne dort. Turandot torture ses sujets pour leur arracher le nom du prince, mais personne ne le connait. Retentit alors l’air si brillant des ténors : Nessum dorma, « que nul ne dorme, mon mystère est enfermé en moi, je dirai mon nom sur ta bouche lorsque brillera la lumière ».

Mais les gardes ont arrêté le vieillard et la jeune fille qui ont été vus en train de parler avec l’inconnu. Ils leur promettent les pires tortures s’ils ne révèlent pas son nom. Pour épargner le vieillard avec qui elle a fait couple dans son errance, Liù déclare être la seule à connaitre le nom mais refuse de le révéler par amour pour l’inconnu, qui autrefois, avant l’exil, lui a souri. Turandot la fait torturer mais Liù lui dit : « en me taisant, je lui donne ton amour. Je te donne à lui princesse et je perds tout ». Puis, arrachant le poignard de la main de la princesse, elle se donne la mort pour ne pas trahir son secret.

Turandot est ébranlée par le sacrifice de Liù, capable de donner sa vie par amour, comme l’inconnu met, lui aussi, sa vie en jeu par amour pour elle. De la place d’aimé de Liù, il prend la place d’aimant de la princesse. C’est la métaphore de l’amour, telle que Lacan l’expose dans le séminaire VIII [4]. La mort de la jeune fille a un effet désinhibiteur sur les sentiments de Turandot, comme Lacan le décrit sur les sentiments d’Hamlet après la mort d’Ophélie et le deuil de Laërte.

Cependant, elle résiste encore. Je ne suis pas humaine dit-elle je suis fille du ciel libre et pure  et mon âme est là-haut. Mais ton corps est tout proche répond le prince qui l’attire à lui et l’embrasse sur les lèvres avec fougue. Elle ne résiste plus, et murmure : « que m’arrive-t-il, je suis perdue ». Le prince l’enveloppe de paroles d’amour. Elle se révèle Autre à elle-même, déclare que sa gloire est finie. Le prince lui répond « miracle, ta gloire resplendit dans l’enchantement du premier baiser, des premières larmes ».

On peut rapprocher ce baiser de celui que donne M. K à Dora qui « serra brusquement la jeune fille contre lui et lui appliqua un baiser sur les lèvres »[5]. C’était bien, dit Freud, la situation propre à provoquer chez une jeune fille de quatorze ans que nul n’avait encore touchée une nette sensation d’excitation sexuelle. Or, « Dora ressentit à ce moment-là un profond dégout ». Plus loin Freud ajoute : « je tiendrais sans hésiter pour une hystérique toute personne chez qui une occasion d’excitation sexuelle provoque principalement ou exclusivement des sensations de déplaisir ».

Contrairement à Dora, Turandot est transformée par ce baiser. On peut dire que l’excitation sexuelle ressentie la bouleverse, lui révèle son désir et fait chuter son identification à l’ancêtre. Elle tente de résister mais elle se sait « vaincue ». Faire partir le prince est peine perdue. Il met encore sa vie en jeu en lui révélant avant l’aube « tu peux me perdre si tu le veux, mon nom et ma vie, à la fois je te les donne, je suis Calaf, fils de Timour ». Le suspense est à son comble quand face à l’empereur, elle annonce : « Père auguste, je sais le nom de l’étranger, son nom est amour ».

[1] Turandot drame lyrique de Giacomo Puccini (1858-1924)
Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la fable de Carlo Gozzi
Créé le 25 avril 1926 à la Scala de Milan sous la direction d’Arturo Toscanini.
La version que j’évoque est celle des chorégies d’Orange en 2012 avec Lise Lindstrom et Roberto Alagna dans les rôles principaux.

[2] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, p. 732.

[3] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », op. cit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil,1991, p. 60-64.

[5] Freud S., « fragment d’une analyse d’hystérie », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 2006, p. 26-27.