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« Ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver », lance la directrice du centre de Steve, quatorze ans, à Diane, sa mère. Il y a quelque chose d’inéluctable dans cette réplique qui ouvre quasiment le film « Mommy » de Xavier Dolan sorti en 2014.

Dans ce film formidable, le réalisateur évoque son thème de prédilection : la relation mère/fils. Je me suis posée la question du statut de la jouissance pour le personnage de Diane, la mère, femme bruyante, égarée et excessive. Quelle est la jouissance de cette mère nommée « Die » qui, seule, porte son fils comme un poids mort ?

Si l’illimité est ce qui caractérise la jouissance féminine telle que décrite par Lacan [1], il s’agit ici d’un autre sans-limite induit par la non-séparation d’avec l’objet pulsionnel, l’enfant venant « se loger trop intimement dans la jouissance de la mère »[2].

Collage

Partons de l’affiche du film : deux visages joints avec la main de Steve entre leurs bouches. Une main, une main seulement évite à Diane et à son fils de s’embrasser. C’est aussi une main qui (la) fait taire. Cela révèle le rapport entre ce fils et sa mère, femme seule, visiblement en situation précaire, qui récupère Steve, renvoyé du centre d’éducation où il était placé après avoir provoqué volontairement un incendie, blessant un enfant.

« Arrête, c’est moi qui explique ! » Steve est assailli pour la langue de sa mère : elle hurle, l’insulte, ne lui laissant aucune place. Tantôt Die colle son fils de manière sexualisée, tantôt elle le ravale au rang de déchet : dans la scène du repas, surprise préparée par Steve et Kyla, Die ne pense même pas à remercier son fils : « et moi, je compte pour de la merde ? » se désespère Steve. Car il est en effet un poids pour sa mère qui se plaint : « le père crève, le fils m’achève ».

À l’inverse, pour Steve, Die est l’unique objet d’amour, rien d’autre n’existe : il ne pense qu’à elle. Il est saturé par cette mère éperdue, la violence opérant de façon symptomatique comme agent séparateur, mais aussi, comme « tentative de percer un trou à même le corps dans un trop plein de jouissance pour y laisser la place vide nécessaire à l’existence d’un sujet. »[3]

En cela, l’intervention de Kyla, la voisine qui aide Steve à réviser, est salvatrice. Die le lui indique en lui expliquant : « quand il était petit, ça allait, c’est depuis que son père est mort […] après, le diagnostic est tombé, je l’ai placé ». Die ne peut pas s’occuper de son fils seule. Sans tiers, rien ne vient limiter une jouissance par laquelle Steve est aspiré et à laquelle il répond pour le pire.

La jouissance dans la psychose déborde car il n’y a pas de manque, la signification phallique faisant défaut. L’Autre est « un pur et simple trou »[4], et l’objet, non-séparé du corps, est en trop, trop là. La jouissance féminine est d’un autre ordre : elle est en plus, supplémentaire, au-delà de la jouissance phallique, illimitée car ayant rapport à « l’Autre absolu, à ce qui n’a pas de signifiant »[5].

De la séparation

Kyla s’intéresse à Steve, elle lui pose des questions sur son skate… Elle est capable de poser un interdit, ce qui le calme. Après la scène où il la provoque en lui volant son collier, elle le plaque par terre, il semble concéder quelque chose dans cette contention physique. C’est à partir de ce moment-là qu’il se mettra à apprendre. C’est alors que le cadre cinématographique s’élargit avec cette magnifique scène de Steve sur son skate : liberté, respiration, un avenir possible… De la place pour autre chose que sa mère !

Alors que Steve est pris en charge par Kyla, Diane peut reprendre un travail et gagner un peu sa vie. Inversement, il y a le « Steve-effect », Kyla va mieux aussi, ayant trouvé en Steve la même blessure : la perte d’un être cher. Mais l’idylle sera de courte durée, trop précaire pour résister aux événements extérieurs qui la menacent…

Die

Le cadre se referme. Il va falloir payer : les parents de l’enfant blessé, au centre, assignent Steve en justice. La violence reprend entre Diane et son fils, le trop envahit à nouveau l’espace. Steve, redevenant un poids, sent qu’il pourrait perdre sa mère. La triste scène du karaoké est un piège pour lui.  Amoureux jaloux, il fait échouer le tentative de séduction de l’avocat du quartier diligentée par sa mère pour obtenir son aide. Steve ne supporte pas de partager sa mère, la voulant toute pour lui. Die le lui reproche et lui rappelle la logique : « tu es là pour maman, maman est là pour toi », c’est du win-win. Steve la supplie : « il y a juste toi et moi ». Diane lâche, à bout : « mon problème dans la vie, c’est toi ». Steve répondra à cette parole maternelle par le passage à l’acte.

Xavier Dolan met en scène de manière magistrale l’absence de manque. La lecture de ce film fait résonner la question plutôt du côté du rapport au manque que de son absence. Comment une femme peut-elle consentir à son propre manque, particulièrement quand elle est mère, l’enfant venant de structure à une place problématique quant à la castration. Il s’agit qu’une femme puisse consentir à n’être pas-toute mère et à faire face à ce réel que l’enfant obture mais révèle [6] tout aussi bien, qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel »[7].

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2004, p. 414.

[2] Ansermet F., L’enfant et la féminité de la mère, Paris, l’Harmattan, 2015, p. 12.

[3] Rousseau D.-P., « Mommy et la tête de Méduse », http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/11/LQ-436.pdf

[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, p. 36.

[5] Lysy A., « Ravage et ravissement » , https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/13/ravage-et-ravissement/

[6] Ansermet F., L’enfant et la féminité de sa mère, op. cit., p. 9.

[7] Lacan J., Le séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 167.