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Les cendres du père sont dispersées sans égard dans un champ. Rien ne sert de rester ici.

Maryline [1] est une jeune-femme sans expérience. Tentant de devenir actrice pour déjouer son morne destin, elle monte à Paris. On l’auditionne – Tu vois cette table, là devant toi, tu dois la tenir comme si c’était ce que tu avais de plus précieux. La table est un cheval de rodéo, Maryline se cramponne. L’homme ordonne et juge Maryline, qui consent à une position muette, d’objet ballotté, qu’on regarde. La pulsion de mort prend sa place dans le registre spéculaire. Questionnée sur ses débuts d’actrice, Maryline ment et s’invente des rôles. Elle est peu crédible mais a l’air prête à tout et son physique est séduisant. Il la choisit pour incarner une femme qui tient un bordel, mais elle se révèle bien trop effacée. Une inhibition incontrôlable l’empêche de jouer à être quelqu’un d’Autre. Fou de rage, il hurle son reproche – Tu es vide ! Elle sera une fermière ravalée au rang d’objet, conspuée par ses semblables. Quand il continue de la réprimander, elle le pousse à terre et s’en va. Pour subvenir à ses besoins, elle travaille alors au centre de tri postal, où c’est l’ennui total. Elle a la tête ailleurs et fait des erreurs à répétition, ce qui lui vaut un sermon en public. N’est-elle bonne à rien ?

Un homme a envie d’elle. C’est pour Maryline une façon directe d’avoir du bon temps et de s’amuser. Chanter, rire, flirter, s’alcooliser. Elle s’oublie, son désir n’est pas convoqué, son angoisse non plus, la jouissance est facile. Sur le versant de l’amour, un homme d’un autre type, croit en elle et tente de limiter sa pulsion mortifère. C’est une protection dont elle ne veut pas. Elle ne s’intéresse pas à celui-ci et le repousse.

Revoilà Maryline sur un tournage. La scène semble aisée, elle n’a qu’une phrase à dire, qu’elle doit adresser à une actrice célèbre et reconnue. Maryline manque d’élan. On a beau lui parler gentiment, lui permettre de recommencer, elle ne peut rien. La libido l’a désertée.

C’est la grande actrice qui va la sortir de là, lui offrant un espace d’intimité, un temps de rencontre qui va lui permettre d’exister comme sujet avec lequel on compte. Il fallait donc qu’une figure féminine respectée parle à Marilyne de ce qu’elle dégage de beau, de ce qu’elle peut produire indépendamment de ses blessures. Maryline n’était au champ de l’Autre qu’un objet perdu, égaré, non recherché. Face à ce qu’elle présente de pathologique, soit on la traite comme une minable, soit on veut obtenir d’elle tout ce qu’on y projette. Il est pourtant possible d’autoriser la détresse dans laquelle elle se trouve quand il s’agit d’exprimer son désir, et de la transformer. Sans cela elle retourne à sa jouissance de gourgandine.

La grande actrice lui dit ce qui peut la libérer de sa terreur – Ce dont on a besoin pour donner la réplique, c’est de quelqu’un qui la donne exactement comme vous la donnez.

Maryline n’attendait ni ne quémandait aucun soutien. Elle se savait seule et acceptait son dénuement sans véritable espoir. Une femme lui tend la main pour le prix qu’elle accorde à soutenir sa benjamine. Elle se montre décomplétée et dévoile le charme d’une barre portée sur la féminité. Un espace se creuse dans lequel ce qui est dit à Maryline prend toute sa portée – Mais vous savez, j’ai autant besoin de vous que vous de moi.

Ce dire élève Maryline à la dignité de la Chose à surmonter. C’est l’ouverture à une possibilité de venir avec son manque sur la scène du monde. Une nouvelle rencontre se produit et lui permet des essais au théâtre. Elle travaille d’arrache-pied. Cette fois ça fonctionne. La libido la porte à se chercher, et à s’ajuster à ses partenaires. Elle se détend, s’affirme et éprouve sa force.

Nous la retrouvons plus tard dans son logement. Une femme qu’elle connait fait intrusion et la malmène. Maryline offre un apéritif. Ni vue ni connue, l’infâme vide le whisky dans l’évier. Pour rendre service et prendre de la distance, Marilyne sort acheter des cigarettes. La femme fait entrer un complice. Cet inconnu fouille dans l’intimité des placards, prend de la nourriture dans le frigo, l’entame et la replace, ouvre la penderie et en retire une culotte assez vilaine. Hilare, il la montre à sa partenaire : irruption du sexuel – J’aimerais bien faire ça ici, maintenant, mais il faut que tu portes une robe de Maryline. Il en attrape une toute simple, quelconque, c’est une robe de Maryline. Il défait sa braguette, prêt à jouir avec sa femme, de Maryline. Quand elle revient, le couple se rhabille, saisit les cigarettes, et sort en claquant la porte. Maryline est laissée en plan au milieu des dégâts. Comment est-elle impliquée ? Elle retrouve tous les objets sortis de leur place comme autant de bouts de corps déterrés et secoués. Elle découvre combien ils se sont ri d’elle, jouissant de lui renvoyer une image d’elle-même démolie, et mettant en exergue son être d’objet. Elle retrouve sa robe dans la cuvette des toilettes. Voilà l’objet déchet qu’elle est au champ de l’Autre. Elle n’a plus qu’à disparaître : attraper un escabeau, s’accrocher à la tuyauterie, renverser l’escabeau. Elle se pend, mais ça rate.

C’est alors qu’elle cède sur sa jouissance, qui est là, mais qui ne compte plus tant. Elle reprend sa vie normale. Le cadre de la caméra s’élargit pour laisser apparaître celui d’une scène de théâtre. Maryline sait maintenant jouer, on y a cru, on a cru que c’était vraiment une scène de sa vie. Cette scène, tel son pire cauchemar, dévoile le circuit fixé de sa jouissance toujours là malgré un traitement du symptôme.

Nous voyons quel objet vient à réaliser Maryline en cas de mauvaise rencontre. Ce que nous ne savions pas c’est que Maryline n’est plus tout à fait à cette place d’objet car ce n’était là qu’une pièce de sa vie, quelque chose à côté de quoi elle existe, pouvant se faire représenter autrement, c’est à dire en tant qu’actrice qui joue.

[1] Film “Maryline” de Guillaume Gallienne, 2017.