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Une histoire sans nom : « Ni diabolique ni céleste mais… sans nom. On ne sait rien de rien de la vie et les poètes qui supposent tout, sont battus par le premier évènement plus poète qu’eux ! »[1]

Un livre tel qu’Une histoire sans nom de Barbey d’Aurévilly, publié en 1882, permet de mieux comprendre la vie psychique de certaines femmes, tout du moins, de la jouissance qui œuvre dans leur corps : une jouissance muette, entre centre et absence [2], entre existence et hors sens. Se rompre à la lecture de ce livre ouvre des perspectives sur l’indicible. L’auteur nous invite à lire entre les lignes où métaphores et équivoques règnent sur les lettres, entre savoir et jouissance.

Une histoire sans nom est un roman sombre dont la cause est absente. L’héroïne, Lasthénie [3], est enceinte mais pour elle cet état est sans cause. Rien ne fait sens pour elle, aucun souvenir ne viendrait expliquer ce que son corps vit. La prose aurévillienne est subversive tant par son thème que par son style. Elle y révèle le trou, la perte dans l’Autre. Remarquons que le procédé consiste non pas à compléter l’absence mais à introduire la marque d’un détail qui résonne. L’écriture incise le vide, elle lui donne une matérialité.

Ce livre se fait l’écho d’un point obscur de la féminité puisqu’il illustre l’expérience tourmentée entre une mère et sa fille, après l’enfance. Jacques Lacan a donné le nom de ravage à cette expérience douloureuse. Mais ce n’est pas tout. Ce livre illustre aussi de manière poignante, la façon dont une femme peut aller jusqu’à tout donner dans l’absence d’elle-même. L’héroïne se défait de ce qui signe l’essence de son existence, la bague de son père, dans un moment de somnambulisme où elle s’oublie et se donne à un homme sans scrupule. Cette bague est la métaphore de son être, elle la représente au lieu de l’Autre, de l’Autre maternel. Le ravage met en jeu la jouissance Autre et énigmatique de la femme qu’est la mère. Et, Lasthénie y répond par un surmoi dévastateur, une surmoitié [4] dont les dits poussent à se transpercer le cœur avec des aiguilles, inlassablement.

Une histoire sans nom est le récit de l’expérience du vide, du trou et du rien. C’est l’histoire d’un huis-clos où s’enferment trois femmes. La baronne de Ferjol, veuve depuis de nombreuses années, mais qui jadis fût Mademoiselle d’Olonde, originaire de la presqu’île du Cotentin, elle s’était éprise du baron de Ferjol, et s’était laissée enlever par lui, puis l’avait épousé et suivi dans son pays natal alors qu’elle était enceinte. Après le décès de son époux, elle mena une vie de recluse avec sa fille Lasthénie. Agathe, la vielle servante les avait suivies d’Olonde jusque dans ce village perdu et étouffant des Cévennes.

Le baron de Ferjol adorait sa fille mais mourut jeune, entendons ici dans la fleur de l’âge, pareil au muguet que l’auteur compare à sa fille. Il venait combler toute la tendresse qu’elle attendait de sa mère « plus épouse que mère jusque dans sa maternité »[5]. Pourtant, « sa mère l’adorait, mais surtout parce qu’elle ressemblait à l’homme qu’elle avait aimé avec un si grand entraînement. Elle jouissait de sa fille en silence. Elle s’en repaissait sans rien dire. »[6]

Lasthénie « était le muguet de cette ombre humide, [elle] avait la blancheur de cette fleur pudique de l’obscurité et elle en avait le mystère…c’était de cheveux, une blonde comme son père, l’idéal baron qui mettait parfois de la poudre rose dans les siens. »[7]

Comme tous les ans, elles accueillirent un prêtre de passage pendant quarante jours au début du Carême. Ce fût le tour du Père Riculf de réveiller chez la baronne de Ferjol un désir charnel au caractère mystérieux alors qu’il suscita plutôt chez Lasthénie, angoisse et effroi, et représenta pour la vieille Agathe, Lucifer – anagramme de riculf. Après son départ, il laissa un objet de jouissance, un chapelet garni de têtes de mort : « Tiens ! dit-elle à sa fille. Mais Lasthénie, en le prenant, sentit se crisper ses doigts et elle le laissa échapper…  ̎ Garde-le pour toi, maman ̎    ̶   fit-elle. Ô instinct ! Instinct ! Le corps en sait parfois plus long que la pensée ! Mais Lasthénie, en ce moment, ne pouvait pas savoir la cause de ce que ses doigts charmants venaient d’éprouver. » [8] Ce qui s’éprouve dans le corps en dit plus que la pensée et indique un moment d’articulation de la division subjective avec un point de jouissance [9].

Quand Madame de Ferjol aperçut la souffrance de sa fille, le souvenir de cet homme lui fit craindre une chose : Lasthénie l’aime peut-être songea-t-elle avec horreur. Elle voulut savoir et surveilla sa fille, entrant la nuit dans sa chambre, l’épouvantant de ses reproches. Lasthénie sombra alors dans un état d’effroi, indicible  ̶  cernée par le regard accusateur de sa mère qui supposa chez elle l’abandon au désir charnel. Seule fenêtre aux yeux de la baronne qui chassa le hors-sens par le prisme de son fantasme : une femme, ici « plus épouse que mère » s’épanouit par le sexe, recouvert par l’amour. La mère interpréta les signes pour comprendre l’état de santé de sa fille tentant de les nommer tour à tour : le masque de grossesse, les vertiges, l’anémie, elle en devint encore plus cruelle.

C’est une histoire en impasse qui, pour Lasthénie est ignorance, absence de signification et solitude. Une jouissance étrangère au langage qui prend appui sur l’absence mais ouvre pour elle sur un acte répétitif, ici mortifère. Lasthénie n’a nul besoin de médecin pour s’entendre dire qu’au lieu de la jouissance, il n’y a rien. Au-delà du principe de plaisir, la jouissance opère par un acte silencieux, invisible au champ de l’Autre mais produisant une vive douleur. Elle se transperce le cœur, jour après jour, le sang s’écoule et la mène à l’anémie. Lasthénie devient ce muguet, identifié au trait du père mort « Coalescence [de la] réalité sexuelle et du langage [qui crée] ce rapport dérangé au corps propre »[10], une jouissance Autre.

Lasthénie sans comprendre ce qui lui arrive, fait de cette expérience traumatique, un symptôme indicible. C’est la rencontre avec le fantasme de sa mère qui la fait Autre à elle-même, la menant jusqu’à la meurtrissure. L’interprétation analytique via l’équivoque du signifiant donnerait chance à l’inscription d’un bord au lieu où se répète inlassablement une expérience de jouissance. Mais pour Lasthénie, le corps reste l’unique solution pour traiter la jouissance ravageante, au prix d’y laisser la vie après avoir perdu son être.

Lasthénie vient ici révéler la douleur secrète de la rencontre avec l’autre sexe et l’impossible séparation d’avec le fantasme de sa mère. L’héroïne s’inscrit au joint le plus intime du parlêtre, au creux d’une jouissance muette.

Le corps-symptôme de l’indicible vient prendre à sa charge ce que le parlêtre a de plus réel : une jouissance à s’étourdir dont il ne peut rien dire, sauf à l’éprouver.

[1] Barbey d’Aurévilly J., Épigraphe d’Une histoire sans nom, Paris, Flammarion, 1997.

[2] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 758.

[3] L’héroïne de ce roman a donné en 1967 son nom à un trouble psychiatrique : il s’agit de patientes qui cherchent à se provoquer une anémie par des saignements volontaires.

[4] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 468.

[5] Barbey d’Aurévilly J., Une histoire sans nom, op. cit., p. 64.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 63.

[8] Ibid., p. 79.

[9] Laurent É., L’envers de la biopolitique. Une écriture de la jouissance, Paris, Navarin, Le Champ freudien, 2016, p. 211.

[10] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme » (4 octobre 1975), Le Bloc-Notes de la Psychanalyse, n°5, 1985.