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La série américano-britannique, The Crown réalisée par Peter Morgan met en scène la vie d’Elizabeth II à partir de son plus jeune âge. Deux saisons ont actuellement été diffusées depuis novembre 2016. Chacune couvre dix ans de son règne, émaillée d’un contexte historique très précis. En 1953, Elizabeth II a vingt-cinq ans lorsqu’elle accède au trône après la mort de son père, Georges VI. Depuis ses dix ans et l’abdication de son oncle, Edouard VIII, elle est l’héritière présomptive de la Couronne. Mariée à Philip Mountbatten, prince de Grèce et du Danemark, elle mène une vie paisible loin des projecteurs avec leurs deux premiers enfants. L’annonce de la mort de son père la propulse sur scène. Mais le désirait-elle ? Dans la série, Elizabeth II demande à son oncle de lui présenter ses excuses ainsi qu’à son mari pour avoir abdiqué afin d’épouser Wallis Simpson, déjà divorcée et en instance d’un second divorce. Le gouvernement britannique refusa alors cette alliance et Edouard VIII abdiqua en faveur de son frère Georges VI, père d’Elizabeth II. Cette dernière n’était pas auparavant destinée à devenir reine. Mais comment le devient-on au-delà du titre ? Peut-on dissocier le devenir reine du devenir femme ?

Depuis son enfance, Elizabeth, aînée de Georges VI, passait du temps avec son père qui lui transmettait son expérience en tant que roi. Il n’était pas non plus destiné à devenir roi et dut surmonter bien des handicaps dont sa difficulté à prendre la parole en public et un bégaiement. [1] Elizabeth a eu affaire à un père châtré qu’elle n’a cessé de soutenir. Elle avait un statut particulier à la différence de sa plus jeune sœur Margaret. Grand classique, chacune des deux se croyait la préférée de leur père ; père qui énonce dans la série que ses filles étaient sa fierté. Ce à quoi, Margaret réplique immédiatement que leur père disait aussi qu’elle était sa joie contrairement à sa sœur. Les relations entre Elizabeth II et Margaret sont pour le moins tendues ! L’une, plutôt timide, est sur scène en tant que reine, écrasée par le surmoi et peut dire que son rôle « est de ne rien dire quoi qu’il arrive ». Elizabeth reste toujours digne en public et dans la sphère privée, manifeste son désaccord par un petit « oh ». L’autre sœur, vive, rêve de monter sur scène. L’une n’est-elle pas cependant le pendant de l’autre ? Elizabeth II exerce le pouvoir dans une position masculine, ne laissant pas une place vide. Ne désire-t-elle pas une vie familiale dont elle se prive au détriment de sa sœur qui rêve de devenir reine ? L’intervention de leur mère afin que Margaret « puisse briller », c’est-à-dire que le phallus circule davantage s’avère un fiasco. Elizabeth reproche à sa sœur de confondre reine et vedettariat. Margaret met de la vie dans les discours lors des inaugurations. Elle a un sens de la répartie indéniable. C’est une jeune femme qui éclipse sa sœur dans les journaux. Son idylle malheureuse avec Peter Townsend, lui aussi divorcé va être le sujet de bien des enjeux entre les deux sœurs. Elizabeth donne son accord pour un mariage en tant que sœur mais en tant que Reine, elle ne peut la laisser épouser Peter. Margaret sombre alors davantage dans l’alcool. N’est-ce pas un « que suis-je dans l’Autre » qui surgit alors pour elle. ?

« Vous n’êtes pas Reine de temps en temps, mais tout le temps, vous êtes terrifiante  » lui lance son mari le prince Philip. Lui aussi fait les frais de la position de sa femme. Commandeur dans la Royal Navy, en poste à Malte, les plus belles années de la vie du couple princier, le prince Philip renonce à ses fonctions pour suivre sa femme. Du jour au lendemain, il s’occupe de leurs deux enfants, des travaux à réaliser dans l’aménagement de leur nouvelle maison. Sa virilité en prend un coup. Cependant, il cherche à trouver au début du règne de sa femme comment faire avec ce nouveau qui surgit dans leur couple. C’est lui qui a l’idée du couronnement, filmé à la TV ; le premier dans toute l’histoire. Il se charge de l’organisation, convainc sa femme : « Le monde a changé, nous devons être plus visibles, plus accessibles, être en phase avec le monde réel ». Il espère aussi ne pas avoir à s’agenouiller devant sa femme lors de son couronnement pour lui prêter serment. Elizabeth II prise dans l’identification phallique à son père, se réfugie derrière le protocole – dont nous pouvons-nous demander qui le décide – et Philip finit par s’exécuter, blessé dans sa virilité. Repérant que son mari, sort de plus en plus et commence à avoir des aventures avec d’autres femmes, Elizabeth II lui propose de la représenter pour un voyage de plusieurs mois dans les pays du Commonwealth. Là encore, c’est un fiasco : une femme rencontrée dans chaque port pour le prince et son secrétaire. La venue des Kennedy à Londres n’arrange pas les choses non plus. Jacky Kennedy est l’objet du désir de beaucoup d’hommes dont le prince Philip qui demande à être placé juste à côté d’elle lors du repas. Les deux femmes se jaugent. Jacky fait savoir le lendemain qu’Elizabeth est « une femme entre deux âges, sans intelligence et sans intérêt. ». Lors d’une crise politique, elle viendra présenter ses excuses. Leurs relations changent. Après le meurtre de John Kennedy, Elizabeth II fait sonner durant une heure, les cloches de l’Abbaye de Westminster tout comme lorsque un membre de la famille royale meurt et décrète huit jours de deuil national. Est-ce que Jacky était en place de l’Autre femme pour elle ?

Elizabeth II cherche à trouver comment devenir reine. La scène où elle est devant le miroir essayant de porter sa lourde couronne avant la cérémonie est lourde de symbolique. « Si les femmes sont averties du leurre phallique, elles ne sont pas pour autant moins enclines à fantasmer avec la toute-puissance, quand la puissance laisse entrevoir ses failles » [2] dans « l’illusion de la revendication engendrée par la castration, en tant qu’elle couvre l’angoisse présentifiée par toute actualisation de la jouissance. Cette illusion tient à la confusion de la jouissance avec les instruments de la puissance ». [3] La troisième saison de The Crown couvrant la période de 1964 à 1972 sera diffusée le 17 novembre prochain, durant nos Journées ! Peut-être y découvrirons-nous un changement de position chez Elizabeth II ?

 

[1] Cf, Le discours d’un roi réalisé par Tom Hooper en 2011.

[2] Arpin D., « Pouvoir et puissance », Consultable sur     https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/04/30/pouvoir-et-puissance/

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.