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Connaissez-vous les Culottées de Pénélope Bagieu ? Femmes surprenantes, radicalement atypiques, et pour la plupart peu connues. De partout, de nulle part, de toutes époques et de tous pays, de toutes couleurs, issues des milieux les plus misérables jusqu’aux plus privilégiés, reines ou esclaves, belles ou laides, elles ont en commun d’être « des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Par la force de la nécessité et du désir, chacune fait son « Grenelle » seule.

Parmi les 30 portraits de cette BD jubilatoire [1], nous trouvons Phulan Devi, née en 1963, en Inde, dans une basse caste, mariée à 10 ans, battue, violée, devenue une paria, livrée aux Dacoïts, redoutables bandits qui pillent les villages et qu’elle suit dans leurs exactions. L’un d’eux l’épouse et ils deviennent les « Robins des bois de l’Uttar Pradesh ». Son mari assassiné et elle-même livrée aux hommes, Phulan, soutenue par la colère, fonde, à 17 ans, un nouveau gang pour traquer ses bourreaux, les violeurs. Elle devient la « reine des bandits ». Epuisée et vengée, elle finit par déposer les armes. Après 11 ans de prison, Elle entre, en 1996, au Parlement où elle fait voter des lois de protection pour les femmes et les pauvres. En lice pour le prix Nobel, elle meurt à 38 ans assassinée devant chez elle.

Katia Kraft, naît en 1942, en Alsace. Passionnée par la science, elle  accepte l’injonction de ses parents : « Fais des études de fille et après, tu feras ce que tu veux ». C’est ce qu’elle fait. A vingt ans, après de brillantes études scientifiques, elle reçoit le prix de la vocation des mains du 1er ministre Jacques Chaban-Delmas, et rencontre un homme aussi passionné qu’elle par les volcans. Ensemble ils parcourent le monde, présents sur les sites à chaque éruption volcanique, donnent des conférences, produisent des documentaires, jusqu’à ce qu’ils soient emportés par une coulée de lave au Japon. Première volcanologue féminine, Katia Kraft est à l’origine d’une bonne partie de la documentation dont dispose aujourd’hui la communauté scientifique.

Frances Glessner, née en 1878 à Chicago, est assignée à rester chez elle pendant que son frère fait des études de médecine. Pour s’occuper, elle réalise des miniatures et entreprend de reproduire les scènes des crimes, dans leurs moindres détails. C’est ainsi qu’elle crée des « nutshell studies of inexplained deaths ». Cette femme, autodidacte, se heurte d’abord aux réticences de la police qui devra pourtant convenir de l’efficacité de sa méthode. Elle sera nommée capitaine de la police du New Hampshire et première femme à obtenir un tel titre. Ses dioramas sont soigneusement conservés. Frances Glessner a inspiré le personnage de Jessica Fletcher dans la série télévisée américaine, Arabesque.

Giorgina Reid, naît en 1908 à Trieste puis émigre en Amérique avec sa mère. Elle y rencontre son futur mari. Tous deux s’installent sur les falaises de Rocky Point, à Long Island. Mais les tempêtes érodent  les falaises dont des pans entiers s’écroulent jusqu’à menacer leur maison. Alors, Georgina se documente et entreprend la construction d’un système de protection, inspiré d’une technique japonaise, qui s’avère tout à fait  efficace. Elle le fait breveter et, lorsque le phare de Montauk situé à l’extrémité est de Long Island, se trouve également menacé, elle présente sa technique aux garde-côtes, d’abord sceptiques et méfiants. 15 ans durant, Georgina, la persévérante, installe les plantations et matériaux nécessaires, avec l’aide de son mari, puis de voisins et d’étudiants. Lorsqu’elle décède à 92 ans, elle est enterrée avec un badge d’honneur de la Société Historique. [2]

Christine Jorgensen,  nait en 1926 dans le Bronx, à New York. Prénommée George, elle ne se reconnaît pas dans le corps de garçon que la nature lui a attribué. Dès qu’elle le peut, elle étudie la biologie et entreprend de se fabriquer un traitement hormonal. Elle découvre à Copenhague, le Dr Christian Hamburger, spécialiste dans la chirurgie de réattribution sexuelle. Sous son contrôle, elle est autorisée à commencer une thérapie de substitution hormonale avant de subir une série d’interventions chirurgicales. Elle parvient à se faire reconnaître de sexe féminin. Elle devient une célébrité, voyage, visite des campus universitaires pour témoigner de ses expériences, devenant porte-parole des trans. « Je n’ai peut-être pas initié la révolution sexuelle, dira-t-elle, à la fin de sa vie, mais on peut dire que je lui ai donné un sacré coup de pied aux fesses. »

Les Culottées, ce sont aussi Agnodice, née à Athènes, au IVème siècle avant J-C. révoltée par l’interdiction faite aux femmes de pratiquer la médecine. A son retour d’Egypte, où elle est allée se former, elle se déguise en homme et devient vite « le » gynécologue d’Athènes. Lorsque le subterfuge est découvert, condamnée à mort, elle sera sauvée par la foule de ses patientes qui viennent protester. Les femmes médecins seront désormais autorisées à Athènes.  Culottées sont aussi celles que le réel frappe dans leur corps, et qui l’affrontent, comme Clémentine Delait, la femme à barbe, qui, dans ses Vosges natales, décide de tirer parti de ce qu’elle est. Sur sa tombe, on peut lire l’épitaphe qu’elle s’est choisie : Ici gît la femme à barbe. Ou bien Margareth Hamilton qui rêve d’être actrice malgré sa laideur. Elle accepte les petits rôles de méchantes et de sorcières, jusqu’à ce qu’elle soit retenue pour le rôle de la sorcière du Magicien d’Oz. Elle est terrifiante. Les parents se plaignent, les enfants sont traumatisés, mais son don exceptionnel est reconnu : pour faire peur, elle est la plus forte !

Pénélope Bagieu les aime, dit-elle, ses petites Culottées. Autant de destins singuliers que son dessin anime avec une grande efficacité : regards décidés, pleins de colère ou de terreur, fronts fiers, lèvres vermeilles ou hurlantes, corps meurtris ou triomphants, profanés, mais toujours debouts. Elle trace le portrait de femmes déterminées et inventives, qui ne se veulent pas victimes, n’ont plus rien à perdre et se saisissent des contingences qui servent leur désir. Les Culottées veulent ce qu’elles désirent et poussent  leur détermination dans leurs actes, jusqu’à leurs conséquences dernières.

 

[1] Pénélope Bagieu, Culottées, tome 1, 2016, et tome 2, 2017, Gallimard. Récompensée en juillet 2019, au festival Comic-Con de San Diego par le prestigieux prix Eisner de la bande dessinée, plus haute distinction mondiale pour les auteurs de BD. Nommée dans la catégorie « meilleure édition américaine » d’un ouvrage international.

[2] Le phare de Montauk est aujourd’hui un musée.  La tombe est inscrite monument national le 27 mai 2002