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On pourrait croire que c’est un nom de scène tant il est polysémique, mais non, Jeanne Added, bien qu’addictive, a le nom de son père, un homme de lettres.

Après un premier album remarqué dont le titre sonne comme un programme  ̶  Be sensationnal [1], Jeanne Added, à 38 ans, rafle deux victoires de la musique en février 2019, elle est aussi l’une des chanteuses françaises les plus programmée cet été, et son dernier album Radiate est un véritable succès [2]. Pourtant Jeanne chante en anglais, contrairement à Clara Luciani, Robi, Fishbach, Juliette Armanet etc. qui ont capté l’auditoire avec des textes connectés à l’époque. Jeanne Added est peu guidée par le discours, mais plutôt par les sensations, les vibrations, le son, sa plume parle d’amours elliptiques, vastes.

Née à Reims, où on lui enseigna tôt le violoncelle et le solfège, elle apprit à lire les notes en même temps que les mots : la musique est son alphabet. Elle n’aimait pas trop Reims, bien qu’elle parle souvent du cocon attentif que ses parents semblent avoir formé autour d’elle, ce en quoi elle se sent « privilégiée ». Dès que possible cependant, elle s’échappait chez sa grand-mère parisienne ; à Paris, elle respirait mieux, elle y vit depuis longtemps.

Sur scène, Jeanne vous percute, dans la vie, elle vous glisse entre les doigts, les journalistes s’arrachent les cheveux : elle se livre peu sur sa vie privée, reste très discrète sur ses « opinions », généreuse de ses mots quand il s’agit de parler de musique, véritable fabriqueuse de son et de textes, c’est là qu’elle parle. Quand elle déboule sur scène, elle danse comme une forcenée, assumant des postures viriles avec une aisance déconcertante, boxant l’air, rageuse, puissante. Puis, la lumière change, Jeanne la team buildeuse devient pure émotion : une moisson d’étoiles traverse ce regard qui vous défiait l’instant d’avant : Mutate [3].

Cette chanson, Mutate, est souvent portée au paradigme du trajet qui l’a conduite à sortir de l’ombre, celle dans laquelle se maintenait son désir. Sur le temps long, Mutate est métaphore. Mais il faut la voir sur scène pour saisir que Mutate est d’abord un des noms de son être-au-monde : Jeanne mute à tous les instants, son être est marqué d’une grande mobilité.

À l’affiche ce printemps du Film Haut les filles de François Armanet, Jeanne Added est entourée de Vanessa Paradis, Charlotte Gainsbourg, Brigitte Fontaine… Elles évoquent ensemble la place des femmes dans le rock. Jeanne répond toujours à l’invitation quand il s’agit de parler des femmes et de la musique, elle se dit d’ailleurs féministe, mais c’est un féminisme très subjectivé. Pour elle, il est important de donner une visibilité [4] aux femmes dans le monde de la musique, c’est pourquoi elle s’entoure de beaucoup de femmes sur scène et évoque souvent la sororité. Jeanne Added donne aussi une visibilité à une féminité composite, détachée des semblants habituels. Dans certaines interviews [5] on entend combien elle a été en lutte avec la question « qu’est-ce qu’une femme ? » Jusqu’à ses 30 ans, elle a cherché une façon de se conformer aux codes de genre mais elle restait en peine avec les standards du féminin, s’imposant pourtant de les rejoindre, elle se sentait hors sol. En peine, elle l’était lorsque, se retrouvant en jupe dans la rue, elle remontait en courant enfiler un jean’s, en peine dans le milieu du Jazz où elle percevait que les femmes étaient surtout des totems. Très tôt elle sut trouver une voie(x) médiane lui permettant d’être chanteuse sans être « réduite » à un stéréotype : en utilisant sa voix comme instrument harmonique  ̶  sa particularité en tant que femme dans le jazz  ̶  elle put échapper à l’écueil de la chanteuse enjôleuse. En outre, une lecture constituera un tournant dans sa vie et lui permettra de se foutre enfin la paix avec ça, c’est King Kong théorie, de Virginie Despentes [6].

À sa façon, Jeanne Added bouscule le genre : sa douceur, sa pugnacité, ses cheveux courts, mais aussi blonds que ceux de Marilyn, ses chaussures unisexes, ses tee shirts à paillettes, son goût pour le show, la boxe, sa modestie ; étonnant mélange qui ne dessine pas un tout, mais une exploration, la fluidité de son style épousant les variations de son être.

Cette question du genre, dit androgyne par certains journalistes, revient de façon quasi-constante, ironie pour celle qui a toujours voulu « gommer ça [7] » [genre et féminité], « j’ai toujours voulu qu’on me voit quasiment pas sur scène » « si j’en avais rajouté sur le mode sensualité ou séduction ç’aurait été impossible d’exister pour faire de la musique ». « Je voulais faire de la musique, pas me réduire à ça donc j’ai gommé certaines choses, de toute façon je ne suis pas à l’aise avec la sexualisation des femmes dans l’espace public », « à tous les endroits j’ai fait quelque chose pour ne pas rentrer dans ce jeu-là. »

Le style de Jeanne A. file tel une ligne invisible entre les codes et les genres pour faire briller l’énergie de celle qui voulait s’effacer mais qui a trouvé sa façon de disparaitre en étant là : « Le moment où je réussis à être pas trop mauvaise sur scène, c’est le moment où je suis tellement moi-même… que je disparais ! Je sais, ça semble paradoxal. Dans les bons moments, je suis comme transparente, traversée par l’énergie des gens. Et cette énergie revient, augmentée, vers le public. »[8]

Mystique Jeanne ?

 

[1] Be sensationnal, https://www.youtube.com/watch?v=bBlS6Tj7rMs, sorti le 1er juin 2015.

[2] Radiate, sorti chez Naïve ; le 14 septembre 2018.

[3] Mutate est une chanson qui se trouve sur le dernier album de Jeanne Added, Radiate.

[4] Les propos cité entre guillemets ou italique sont extrait de l’interview du 22 septembre 2019:http://www.chartsinfrance.net/Jeanne-Added/interview-111121.html#d8Djw97BA21CA1Gl.01 et de l’interview :                        https://cheekmagazine.fr/culture/jeanne-added-radiate-interview-feminite-classique/

[5] https://soundcloud.com/nouvelles-ecoutes/la-poudre-episode-36-jeanne-added

[6] Despentes V., King Kong théorie, Le livre de poche, 2006.

[7]http://www.chartsinfrance.net/Jeanne-Added/interview-111121.html#d8Djw97BA21CA1Gl.01

[8]https://www.ouest-france.fr/bretagne/brest-29200/brest-jeanne-added-en-solo-au-coeur-du-public-6545941?fbclid=IwAR30d5Qm66sVQoF8xWM9R4iNyDV3IxqzlzYAu7qlOyj8CRrXtK-GnEKzeuI