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Rubin Steiner ne laisse rien au hasard pas même le titre de son dixième et dernier album Say hello to the Dawn paradox [1]. Depuis ses débuts en 1992, il ne cesse de questionner la notion de genre ; genre musical tout d’abord tant les tentatives normatives de classification usuelle semblent lui faire horreur. Brouillant les pistes, il s’essaie à interroger les frontières entre le jazz, la pop, le punk, le krautrock, l’électro, etc. s’appuyant sur une érudition sans faille comme en témoigne son intervention à France culture [2]. Son style est en constante évolution et semble suivre sa pensée fourmillante : « Les idées, en musique, elles ont souvent tendance à s’énerver dans la queue parce que ça n’avance pas assez vite, et il y en a même certaines qui essayent de passer devant les autres. Et le guichetier, la plupart du temps mal luné, a la fâcheuse habitude de demander un justificatif impossible à obtenir. »[3]

Très engagé, il refuse de se rendre en 2006 aux Victoires de la Musique pour lesquelles il était nommé et dénonce lorsqu’il est programmateur, les dérives capitalistes à l’œuvre dans l’univers musical en affirmant que l’art doit se départir des logiques rentables. Il y a quelques années, il décide de ne plus chanter car dira-t-il : « les mots c’est dans les livres ». Son album au titre somptueux « Vive l’électricité de la pensée humaine » est tiré de notes laissées par Dostoïevski. Empreint de la littérature SF qu’il affectionne tout particulièrement, il rêve « d’attentats sonores » [4] producteurs de discours et de réflexion. Cette passion pour la littérature l’avait conduit à affirmer « mon moteur c’est la littérature plus que la musique », proposant pour exemple il y a peu des « concerts littéraires » avec Joy Sorman auteure de renom. Inventeur, bricoleur de réel [5], il sourit de ses trouvailles poétiques et électroniques, à l’instar des percussions passées au vocodeur qui deviennent alors ce que l’on croit être une guitare. De l’invention de genre « exotico-électronique » – qui n’est pas sans faire penser au post-exotisme de Volodine [6] – au mix volontaire de l’analogique et du numérique, Rubin Steiner est en perpétuelle recherche.

La voix est le résultat d’une soustraction [7]

Sa dernière trouvaille en date se veut éthique, politique. Ce qui distingue l’homme de la machine c’est l’imaginaire et il faut l’imaginaire d’un homme pour faire chanter la machine. Dans son dernier album, Rubin Steiner donne la parole à l’assistante vocale de Google dans deux chansons particulièrement réjouissantes : Paradox et Girls. L’exercice de style dont la nécessité d’une distorsion de l’écriture à la diction de l’assistante vocale est absolument jubilatoire pour peu que l’on accède à son procédé. Le hors-sens de l’écriture au sens de la lecture provoque un amusement certain, partagé par l’artiste et l’auditeur, tel l’effet retour de la voix sur le sujet : « la musique est l’art qui repose sur l’extraction de la voix, l’émancipant des mots et de la gangue du discours » [8].

Le corps n’est pas le genre

L’Unesco en mai dernier alertait sur les dérives sexistes à l’œuvre dans les applications d’intelligence artificielle les plus répandues comme les assistants vocaux numériques. Siri, Alexa, Cortana, assistantes aux voix de femmes sont dotées d’une « personnalité » docile [9]. La soumission et la servilité assignées par un choix revenant à un panel d’utilisateurs semblent illustrer un préjugé sexiste qui perdure. Dès la deuxième guerre mondiale en effet, « les appareils de navigation des avions de combat disposaient de voix féminines pour qu’elles soient différenciées des voix des copilotes. » [10]Hal, ordinateur maléfique de 2001, l’odyssée l’espace [11] dont la voix tranquille et déterminée extermine tour à tour les membres de l’équipage du discovery one, semble avoir laissé une trace dans l’histoire. Les ingénieurs réalisant les commandes vocales pour le secteur de l’automobile ont abandonné l’idée d’une voix masculine à la suite de la diffusion du film. Certaines particularités culturelles perdurent cependant. En Grande-Bretagne et en France une voix masculine a été attribuée à Siri, pour la sortie de l’iPhone 4, avec pour argument la confiance plus prégnantes de ces deux populations aux voix autoritaires.

Rubin Steiner semble se méfier bien plus des machines que des femmes dont ils encense le travail musical dans une période de revendication aiguë [12] : « Il y a surtout une envie féroce d’humaniser les machines électroniques, pour ne pas qu’elles prennent le dessus : qu’elles restent des outils, qu’elles restent à leur place », explique-t-il. [13] De nouveau, par un tour de malice bien à lui, Rubin Steiner élève la voix de l’assistante vocale Google au rang de porte-parole de son hymne féministe de l’été 2019 : « Girls ». Véritable hommage, le titre décline la liste d’une soixantaine de femmes incontournables dans l’histoire de la musique. Des plus populaires aux plus méconnues il nous invite à la curiosité et à la découverte d’univers parfois ardus, mais, comme l’a souligné très justement Serge Cottet : « pourquoi les oreilles du psychanalyste, telles une princesse aux petits pois, pourtant exercées au pire, seraient-elle écorchées par la saturation et la dissonance ? »[14]

[1] Le chant des “filles synthétiques” – Steiner R., “Say hello to the Dawn paradox”, Platinum records.

[2] Continent musique : dans les archives de Radio France avec Rubin Steiner, France culture, 10.12.2016.

[3] « Rubin Steiner relève les compteurs avec Vive l’électricité de la pensée humaine », Gonzaï, 24 novembre 2016.

[4] Damasio A., La Zone du dehors, Paris, La Volte, 2007.

[5] Amirault M., Bricoleur de réel – Gaston Chaissac, épistolier, Paris, Navarin, 2017.

[6] Volodine A., Terminus radieux, Paris, Seuil, Fiction & Cie, 2014.

[7] Miller J.-A., « La voix, aphone », « ouïe ! en avant derrière la musique », La cause du désir, hors-série, 2016,  p. 132.

[8] Brousse M.-H., « Le son et la note, pas sans la voix », « ouïe ! en avant derrière la musique », op. cit., p. 4.

[9] Unesco : Améliorer l’égalité des genres dans le numérique et éliminer les stéréotypes dans l’intelligence artificielle, Mai 2019.

[10] Pourquoi la plupart des ordinateurs ont une voix féminine ?,  Slate, 24.10.2011: http://www.slate.fr/lien/45401/ordinateur-voix-masculine-feminine-siri

[11] 2001 l’odyssée de l’espace, Stanley KUBRICK, 1968.

[12] Manifeste le F.E.M.M. (pour “Femmes Engagées des Métiers de la Musique”), Sexisme dans la musique : plus de 1000 femmes disent stop, Télérama, 16.04.2019.

[13] « Dans son dixième album, Rubin Steiner fait chanter l’intelligence artificielle de Google », Tsugi, 9.09.2019.

[14] Cottet S., « Musique contemporaine : la fuite du son », « ouïe ! en avant derrière la musique », op.cit., p. 64.