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What Silicon Valley thinks of women  ?

De très nombreuses applications proposent d’aider les femmes à « se connecter à leur corps ». De quoi s’agit-il ?

« La Femtech est un terme de logiciels, de diagnostics, de produits et de services qui utilisent la technologie pour se concentrer sur la santé des femmes. Ce secteur comprend des solutions de fertilité, des applications de suivi des règles, des soins autour de la grossesse et de l’allaitement, le bien-être sexuel des femmes et des soins de santé en matière de reproduction » [2 ].

Soixante-dix star-up en France, d’un nouveau genre en constant développement, Female Technologies – terme anglo saxon de la Silicon Valley – concentrent tous les produits connectés censés accompagner les femmes afin de « mieux comprendre leur corps et gérer leur santé ».

Me revient le signifiant mèrefemme, que Jacques-Alain Miller avait déployé, le déduisant d’un savoir nouveau sur le corps des femmes produit par la montée des discours contemporains, qu’ils soient politiques, religieux ou économiques. [3]

Se lit ici que « la santé des femmes » se réduit au fonctionnement de son appareil génital, de reproduction et de sexualité. Je comprends (un peu vite) que se faire un corps et s’y connecter dans la Silicon Valley, c’est avec le ventre, les seins et la possibilité ou pas de faire un enfant.

Voilà, enfin (sic) le signifiant femme bien circonscrit, devenu ensemble universel consistant grâce à l’abord hygiéniste. L’intelligence artificielle, comme d’autres tentatives avant elle, fait proposition d’évacuer, d’effacer l’autreté, l’énigme que pose sa féminité corporelle à la femme. C’est l’ampleur et les moyens du phénomène qui peuvent évoquer un franchissement historique.

Ces nouveaux meilleurs amis des millennials [4] tournent souvent autour du suivi des règles (period tracking) ; les notifications sont enjouées, ludiques, conviviales et bien sûr de plus en plus précises quant aux spécificités de chaque utilisatrice : le succès est exponentiel. La « MenstruTech », référence sur les appli championnes, compte 15 millions d’utilisatrices pour Glow et 10 millions pour Clue.

La mise en avant de détection préventive de problématiques et de pathologies transforme un rapport à la génitalité féminine qui s’appréhende alors comme une partie de corps branchée en permanence à un super-vigile qui veut le bien et le bon pour sa partenaire-cliente.

Pour cela des modélisations de plus en plus pointues, des promesses alléchantes sophistiquent les offres : du bracelet « moniteur de fertilité personnel » (Witsim), au rééducateur pelvien (Elvie), en passant par le soutien-gorge connecté qui indique les masses suspectes (Ava), jusqu’au « détecteur de mamelon » pour évaluer la quantité de lait bu par le nourrisson (Coroflo).

Pour convaincre les investisseurs, principalement masculins, à financer recherches et créations, l’entrepreneure danoise, inventrice du concept FemTech, Ida Tin, explique avoir habilement enrobé les considérations anatomiques peu attractives, pour les rendre acceptables et les transformer en un marché extrêmement rentable. Cinquante milliards de dollars sont prévus d’ici 2025, qui sera l’âge d’or de la She Economy, la consommation féminine.

Les économistes conseillent d’apprendre au plus tôt ces nouveaux termes qui font grimper comme jamais les courbes des investisseurs et qui feront notre quotidien. Cette novlangue réduit le sujet à un corps sans parole, tout en le mettant sur un piédestal pour mieux l’avoir à l’œil. Il est par exemple possible de conseiller à une femme de congeler ses ovocytes avant qu’il ne soit trop tard…

Majoritairement, les utilisatrices en usent comme elles le font d’un planificateur de courses, d’un tutoring de maquillage ou de cuisine, dans une ambiance girly qui n’a rien d’inquiétant et est plutôt bon enfant.

Cependant, ces modélisations exigent de nombreuses révélations intimes, confidentielles, qui se révèlent intrusives pour être toujours plus performantes, et proposer des bannières publicitaires ciblées.

La chroniqueuse du journal The Guardian, Arwa Mahdawi, tire avec les féministes anglo-saxonnes, la sonnette d’alarme : « vos ovaires ont été numérisés » relayées par les françaises, « des outils de surveillance menstruelle ». Toutes font référence au scandale de la vente de données par Ovia Health à des mutuelles américaines (révélations par le Washington Post) en avril dernier…

Ces nouveaux outils imaginés par des femmes et pour des femmes, constituent-ils un progrès, une amélioration d’autonomie, comme les utilisatrices semblent l’évaluer ? Une revanche sur « les hommes qui décidaient pour elles » ? Veulent-elles croire cette promesse que leur smartphone fait miroiter : effacer nos angoisses les plus intimes ?

Ou bien verront-elles, sous les atours séduisants, le nouveau piège d’un grand méchant loup, croqueur de data ?

Cependant, aucune application, malgré toutes les définitions anatomiques, ne saura dire où se situe la position féminine, ni le savoir-y-faire avec la privation de signifiant qui la caractérise. L’écueil serait que les millennials croient que la science leur délivre la réponse à leur manque-à-être et qu’elles ne rencontrent qu’une ségrégation supplémentaire, dissimulée sous une apparence utilitaire.

La psychanalyse est là pour déjouer les illusions de remèdes qui font du corps une marchandise comme une autre…

 

 

 

[1] L’article de Valérie de Saint-Pierre « FemTech Les femmes sous haute surveillance » a servi de support et fournit la terminologie HiTech ainsi que les star-up les plus prometteuses ; les sites américains et français se consultent. Madame Figaro n° 23329

[2] Site : francefemtech.com

[3] Miller J.-A., « Le corps des femmes », La Cause du désir, n° 89, mars 2015, p. 115.

[4] Les Millénials, ou génération Y désignent les personnes (digital natives , nées entre les années 1980 et 2000 en Occident, devenus l’une des priorités pour toute grande entreprise ou start-up. Les précurseurs des Millénials de la « génération X », Steve Jobs ou Bill Gates ont contribué à changer les « mentalités » en considérant le fait qu’à leur époque les générations plus vieilles ne se sont pas adaptées à la leur. Pour Steve Tzonis, (CEO, partage de contenu) il faut maintenant, chercher à échapper à la segmentation «… dans des cases, car chaque cas est différent [nous] n’avons pas besoin de mettre tout le monde d’accord, nous devons juste essayer de trouver la solution, la plateforme, qui leur ressemble ». Uniformiser le multiple…