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« Ce que l’hystérique refoule, dit-on, c’est la jouissance sexuelle. En réalité elle promeut le point à l’infini de la jouissance comme absolue. »[1]

Le refus de la féminité, se manifeste chez cette jeune femme par un affect de dégoût au regard de la jouissance sexuelle masculine, entraînant le refuge dans la maternité et la maitrise dans sa profession. Pourtant, à son insu comme nous allons le voir, son corps la trahit, soudain animé brièvement par une jouissance inconnue.

Ce récit de Ian McEwan, tout en nuance et sensibilité, s’approche au plus près des émois profonds liés à l’abord d’une sexualité nouvelle, pour deux jeunes gens à peine sortis de l’adolescence.

Nous sommes en Angleterre, au bord de la mer, « Sur la plage de Chesil »[2]. Deux  jeunes mariés sont installés dans une suite nuptiale au premier étage d’une auberge, à table, servis par deux garçons du village. A côté, on aperçoit un lit à baldaquin tout blanc, vierge comme eux en cette année 1962. La végétation du jardin s’élève luxuriante, sensuelle, tropicale. Tout est prêt pour une nuit de noces exaltante, et pourtant…

Des angoisses profondes agitent Florence, « une terreur viscérale, un dégoût incoercible. »[3] Elle s’était renseignée sur ce qu’était un acte sexuel, chaque mot rencontré provoquait en elle des haut-le-cœur. Elle pensait être affligée d’une pudeur excessive qui ne s’appliquait qu’aux choses du sexe puisque la maternité ne l’effrayait pas. Elle aimait les bébés mais refusait de tout son corps les contacts sexuels, la nudité, les corps enchevêtrés. Elle refusait qu’on « entre » en elle, qu’on la « pénètre ».[4]

Cependant, elle aimait sincèrement Edward !

Florence, violoniste, dirigeait un Quatuor d’une main de maître. C’était sa passion.

La passion d’Edward, c’était Florence. Il attendait les premiers ébats avec impatience et un peu d’anxiété, mais l’idée de la jouissance à venir le transportait.

Durant ce repas interminable, Florence anticipait ce qui devait arriver, les baisers, le toucher du sexe turgescent, devenant implicitement une « victime consentante ».[5] Tandis qu’Edward imaginait les délices à venir, elle ressentait de plus en plus de dégoût, jusqu’à en vomir.

Tomber amoureuse lui avait révélé combien elle était éloignée de ses propres désirs. Elle se sentait bizarre, anormale tout d’un coup, dépourvue de sentiments, d’émois, de sensations de plaisir.

Au lieu du plaisir, un déplaisir fou occupait toutes ses pensées, avec cette sensation de dégoût intense, lié à un refus inexorable du corps de l’autre.

Une fois le repas terminé, c’est le fiasco. Pas de promenade sur la plage comme prévu. Au contraire, angoissée, elle entraîne son mari dans la chambre. L’inexpérience de l’un comme de l’autre les précipite dans l’envers de ce qu’ils avaient imaginé. Car, Florence, contre toute attente, grâce à un poil pubien dépassant de sa culotte ressent un plaisir inconnu, inondant son corps, au moment où Edward commençait furtivement à la caresser sous sa robe. Quant à Edward, il ne peut se retenir quand elle le touche, conformément aux conseils enseignés dans son guide rouge. Son corps lui échappant, il se répand sur le corps de sa compagne. Florence, prise d’un dégoût violent, s’enfuit en courant sur la plage.

Ce roman aborde, avec pudeur et précision, la différence entre jouissance masculine et jouissance féminine sexuelles. L’homme jouit de son organe phallique, inquiet que celui-ci ne lui fasse défaut quand la femme aborde timidement une sensation inconnue d’elle. Un fossé sépare ces deux modes de jouir.

Honte, pudeur, dégoût, viennent dire l’horreur de l’apparition du trou du sexuel. L’amour, inefficace,  ne vient pas suppléer à l’absence de rapport sexuel. [6]

« A la connaissance de Florence, il n’existait aucun mot pour nommer ce qui venait de se passer, aucune langue commune dans laquelle deux adultes puissent évoquer ensemble ce type d’événement. »[7]  Elle avait honte, « épouvantablement ». Cet adverbe se répétait dans ses pensées, pour masquer sa conduite.

Il parle d’humiliation, elle parle de harcèlement. L’ombre de la sexualité non assouvie de l’homme ne la quitte pas. Les reproches et les injures fusent, alors qu’elle cherchait comment réparer ce malentendu. Elle essaie de proposer un compromis : une vie avec lui, par amour pour lui, et pour elle jouer du violon, se produire en public, diriger son quartet, car c’était là sa jouissance. Pour le sexe, il devrait se contenter d’autres femmes. Edward se sent insulté, humilié par cette proposition.

Elle lui propose l’amour sans sexualité. Est-ce là un refus de la féminité ? Ne promet-elle pas l’amour infini au-delà du sexuel ?

Le devenir de Florence fit preuve de ce premier refus du corps sexué : son quatuor devint célèbre, une référence véritable en musique classique. Elle épousa le deuxième violon qu’elle méprisait, et devint mère. Jouissance phallique et maternité viendront fermer l’accès à toute autre jouissance féminine, et à l’amour !

Il n’y a pas de rapport sexuel, formule Lacan.

« Il n’y a avec le partenaire, le partenaire sexuel, aucun rapport autre que par l’intermédiaire de ce qui fait sens dans lalangue. (…) le sens n’est sexuel que parce que le sens se substitue justement au sexuel qui manque. »[8]

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Le  Seuil, 2006, p.335.

[2] McEwan I., Sur la plage de Chesil, Folio, 2009

[3] Ibid, p. 16.

[4] Ibid, p.17.

[5] Ibid, p.40.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p.44.

[7] Ibid, p.149.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, Les Non-Dupes errent, Inédit, Séance du 11 juin 1974.