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Milena Jesenská a vingt-quatre ans lorsqu’elle rencontre Kafka, au café Arco, à Prague, en septembre 1919. Milena est une intellectuelle  qui est au tout début de sa carrière de journaliste, et de femmes de lettres. Elle est décrite comme séduisante et après quelques scandales, elle s’est mariée avec Ernst Pollak. Elle a immédiatement su  reconnaître le génie de Kafka, connu des milieux littéraires de sa ville mais qui n’occupait encore « qu’une position marginale » [1].  Elle propose de le traduire de l’allemand vers le Tchèque. C’est ainsi que Milena fut à l’initiative de la correspondance qu’elle entama avec Kafka, en mars 1920, correspondance qui devint rapidement, à tonalité amoureuse. Son intensité en fait « la relation amoureuse la plus importante de la vie de Franz Kafka » [2]. Nous ne possédons pas les lettres écrites par Milena, elles ont été perdues (voire détruites pour protéger sa réputation), mais Kafka nous fait entendre sa voix dans ses réponses. Cette voix, celle d’une femme qui se positionne de manière singulière dans cette relation épistolaire, nous permettant de faire une hypothèse sur son choix de jouissance. Rappelons que c’est Milena qui aborde Kafka et le séduit par ses beaux énoncés écrits. Elle entend bien lui montrer sa valeur et se rend même indispensable pour l’auteur, en se faisant symptôme du symptôme de l’Autre : Milena accueille la peur de Kafka et s’en fait le partenaire symptôme : « Ce qu’est sa peur, je le sais jusqu’au plus profond de mes nerfs. Elle a toujours existé, bien avant moi, tant qu’il ne me connaissait pas. J’ai connu sa peur plutôt que je ne l’ai connu, lui. Je me suis blindée contre elle, parce que je l’ai comprise. » [3] Nous voyons ici le positionnement hystérique de Milena, qui se rend précieuse, dans une revendication virile, pour sauver Kafka. Elle fait l’homme, se plaçant ainsi du côté « mâle » des formules de la sexuation du séminaire Encore. Kafka écrira : « ta chère lettre fidèle et gaie, une promesse de bonheur, c’est tout de même une lettre de “sauveur”» [4]. La traduction de l’allemand ayant conservé l’adjectif au masculin. Milena, persistera tout au long de leur histoire, à faire de la peur de Kafka « l’os à ronger de son désir hystérique» [5]. Pour elle, c’est une addiction. Elle précise même qu’elle a rencontré la peur de l’auteur avant Kafka lui-même, rendant compte du fantasme sur lequel elle ne cède pas, « pour ce que fantasme la femme, […] c’est quelque chose qui, de toute façon, empêche la rencontre » [6]. Milena est symptôme de symptôme, et celui-ci ne sera jamais dernier, mais toujours avant dernier, comme a pu l’expliquer Marie-Hélène Roch en parlant de la tresse de l’hystérique. [7] Milena, fait exister l’Autre femme, une femme qui conviendrait à la jouissance d’un homme de manière absolue, et qu’elle tente d’incarner dans cette relation épistolaire. Milena se placera jusqu’à la fin de leur correspondance dans une revendication phallique de plus en plus écrasante, n’étant jamais satisfaite, « si l’hystérique ne se satisfait pas de désirer, c’est parce qu’elle veut jouir ». [8] Insatisfaction dont elle paiera le prix, quand celle-ci deviendra trop forte et insupportable pour Kafka, qui mettra fin à leur histoire.

[1]Kahn R., Introduction aux lettres À Milena de Franz Kafka, traduction française de l’allemand par Robert Kahn, Caen, Éd. NOUS, 2015, p. 7.

[2] Ibid., p. 8.

[3] Extrait de lettre de Milena à Max Brod, Introduction de Robert Kahn, in Kafka F., À Milena, op cit., p. 10.

[4] Kafka F., À Milena, op cit., p. 161.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 23 février 1983, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 127.

[7] Marie-Helène Roch, « La tresse hystérique/femme, à démêler », intervention au cycle de conférences animé par Aurélie Pfauwadel, au Département de psychanalyse de Paris 8, samedi 19/10/2019.

[8] Marie-Hélène Blancard cite Jacques-Alain Miller dans « L’Autre femme et le pas de l’hystérique », « Midite » du 30 septembre.