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Lorsque J.-A. Miller reçut la nouvelle de la biographie de la jeune homosexuelle sous le pseudonyme de Sidonie Csillag, il déclara : « Une des héroïnes les plus fascinantes de la littérature clinique freudienne » [1]  Un tel verdict consonne probablement avec le jugement de Baudelaire lorsqu’il attribue aux filles de Lesbos le privilège d’être « les héroïnes de la modernité ». [2]

Cependant, dans notre perspective, il est possible de proposer une lecture alternative à cette icône du poète maudit : « l’idéal érotique de la femme qui parle de dureté et de virilité […] imprégnée d’un idéal historique, celui de la grandeur du monde antique. »[3]

De l’appréciation millérienne, proche de l’admiration que suscita la jeune fille de dix-huit ans chez Freud, « belle, intelligente et de haut rang social », il nous semble plus pertinent de déduire les motifs analytiques.

Elle vient voir Freud en février 1919, à la demande de ses parents, alors dégoûtés par son comportement. Ils lui reprochaient, selon Freud, un excès de sincérité et de dissimulation. Sensible aux souffrances qu’elle leur occasionnait, elle prétendait certes vouloir les éviter, « mais ne souffrait pas pour des raisons internes » [4]. Elle n’espérait pas changer son état, se déclarant par ailleurs incapable d’imaginer un amour d’un autre genre. Lacan assimila le caractère unique de son lien à la Dame [5] à la grande invention culturelle des troubadours médiévaux, c’est-à-dire l’amour courtois. [6]

Freud s’est immédiatement rendu compte que cette « passion avait dévoré tous les autres intérêts de la fille », bien qu’il ait noté que, fervente défenseuse des droits des femmes, elle considérait qu’il était injuste que les filles ne bénéficient pas des mêmes libertés que les garçons et se rebellait contre le destin de la femme.

À la lumière des derniers chapitres du Séminaire VI, la portée de la position de la jeune homosexuelle acquiert, à nos yeux, une coloration héroïque. Face aux conformismes sociaux induisant l’inertie du troupeau, Lacan distingue la structure de la perversion par la rupture qu’elle provoque dans les normes sociales. Son insurrection à l’identification commune représente la protestation du sujet du désir qui vise à renforcer son être, ce qui peut conduire, de surcroit, à un progrès culturel. En octobre 1918, Anna Freud avait entamé une analyse avec son père. Il avait rapidement détecté l’inclination de sa fille pour les femmes et son phallicisme décidé, la différenciant de ses sœurs Matilde et Sophie. Il ne semble pas que ce soit une coïncidence s’il a renvoyé la jeune homosexuelle en lui conseillant plutôt de consulter une femme une fois vérifié le dysfonctionnement du transfert paternel. Il fut lui-même contraint de solliciter la collaboration de Lou-Andreas Salomé pour le parcours analytique d’Anna qui dura, avec des interruptions, jusqu’en 1924. [7]

Le tournant des années vingt avait alors été anticipé par les femmes, qui induisirent l’exploration du Dark continent dont la frontière s’étendait au-delà de l’Œdipe et du royaume du père tel qu’il est consigné dans les développements freudiens de la sexualité féminine qui ont vu le jour pendant les années trente.

Le bénéfice épistémique que Freud reconnait avoir obtenu après les quatre mois et demi qu’a duré l’analyse de la jeune homosexuelle se mesure d’autant mieux si nous prenons en considération les différentes contributions de Lacan à son propos, lesquelles traversent tout son enseignement. Soulignons qu’à partir de ce cas, Lacan a réussi à mettre en évidence « la véritable nature du phallus en psychanalyse » [8].  Et ceci parce que, comme l’explique J.-A. Miller, dans l’homosexualité féminine, « il semblerait que le sujet fasse l’économie de l’objet qui pourrait amener dans la réalité l’organe masculin » [9]; si la démonstration était basée sur l’homosexualité masculine, la fonction structurelle du phallus serait perdue.

Si nous soulignons cet aspect c’est parce que les lectures anti-freudiennes, y compris dans certains courants féministes, exagèrent le soi-disant phallicisme freudien, en en faisant la puissance privilégiée et l’attribut de l’homme. Elles contribuent ainsi au machisme et à l’ordre patriarcal au détriment des femmes. Le phallus est avant tout celui de la mère, c’est la grande découverte de la psychanalyse : « La nature du phallus se révèle dans l’absence de pénis de la mère » [10].

C’est ainsi que se situe « la force négative du phallus féminin » [11], aussi opaque qu’irrésistible, dont la logique a permis d’accéder au ressort de l’identification sacrificielle de la jeune homosexuelle qui se déduit du passage à l’acte suicidaire.

L’autre côté de la servitude, de la négation de l’absolu phallique dans l’ordre de l’avoir, l’exalte dans le registre de l’être et a comme contrepartie mortifiante, l’effet de l’évincer du discours, faisant d’elle un objet déchu : Niederkommen lassen.

Avec les mêmes mots, Lacan interprète l’acte de Freud quand il déclare qu’en la laissant partir, il « laissa tomber la cause freudienne ». Néanmoins, considérant que les connaissances analytiques n’avaient pas suffisamment progressé pour soutenir la manœuvre qui aurait pu sauver les êtres parlants de l’erreur commune [12] concernant la différence sexuelle, Freud accompagna son geste d’un commentaire validant une puissance héroïque qui marque au fer rouge la jeune fille : « Vous avez des yeux si intelligents. Je ne voudrais pas vous rencontrer dans la vie en tant qu’ennemi ». [13]

Traduction : Marcela Fernández

 

[1] Miller J.A., Elucidation 8/9, Verdier, Paris, p. 27.

[2] Benjamin W., El París de Baudelaire, Éterna Cadencia, Buenos Aires, 2012, p. 167.

[3] Benjamin W., Ibid.

[4] Freud S., Sobre la psicogénesis de un caso de homosexualidad femenina, Biblioteca Nueva, Tomo III, Madrid, 173, p. 2547.

[5] Freud souligne dans ce type d’élection « masculine » : « son humilité et désintéressement che poco spera e nulla chiede » ainsi que « le retrait en fonction d’un tiers ».

[6]Coccoz V., La encrucijada adolescente de la joven homosexual y la solución del amor cortés, En Freud, un despertar de la humanidad, RBA Barcelona, 2017, p. 239.

[7] En 1925, il rencontre Dorothy Burlingham arrivée à Vienne avec ses quatre enfants et leurs destins s’unissent pour toujours. « Contrairement au père de l’homosexuelle, Freud voit ce lien avec un regard bienveillant, construisant une formation de compromis des plus sophistiquée pour une relation filiale sans égale » Anna, Dorothy et les enfants déménagent à Bergasse. Voir É. Laurent, Préface à Elles ont choisi, Édition Michèle, Paris, 2013, p. 18.

[8] Miller J.-A., De la naturaleza de los semblantes, Paidós, Buenos Aires, 2002, p. 260.

[9] Ibid., p. 263.

[10] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966. p. 875.

[11] Miller, J.-A., La naturaleza de los semblantes, op.cit., p. 269.

[12] Lacan qualifie d’erreur commune la différence de sexes établie en fonction de la présence ou de l’absence de pénis.

[13] Rieder I., Voigt D., Sidonie Csillag, La “joven homosexual” de Freud, Cuenco de Plata, Buenos Aires, 2004, p. 71.