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Le concept de l’Autre femme ne peut se saisir qu’en déduction de l’aphorisme lacanien « La femme n’existe pas » – ce pour quoi elle se réduit finalement à n’être qu’un fantasme d’homme. Mais c’est en prenant appui sur ce fantasme qu’une femme peut se faire Autre à elle-même, altérité indispensable pour traiter l’infini de la jouissance comme telle. La fascination dont une femme témoigne vis-à-vis d’une autre femme reste énigmatique sans la clé phallique. Car c’est par le désir d’un homme pour cette autre femme que celle-ci intéresse la première. Si sa femme n’est rien pour lui, alors Mr K n’a plus aucun intérêt pour Dora car il perd en cette occasion ce par quoi elle pensait accéder à l’Autre femme comme Autre absolu. S’il ne se prête pas a minima au jeu du phallus, l’homme déçoit puis déchoit. C’est ce qui arrive à Mr K dans la scène du lac.

Lacan repère dans le suivi de la cure de Dora ce par quoi Freud s’est laissé aveugler. L’identification virile de la jeune-femme à Mr K ne masquait que mieux sa fascination pour un au-delà de lui-même : sa femme. Mme K. était pour elle l’Autre femme, celle qui incarne le mystère de la féminité, celle par qui elle peut, en s’identifiant à son homme, soutenir le désir insatisfait du père impuissant, amant de Mme K ! La chute de cette identification à la suite de la phrase désastreuse « ma femme n’est rien pour moi » produit une seconde identification, cette fois identification au symptôme du père toussotant, manifesté chez Dora par une toux persistante [1].

Ainsi l’infinitude de la jouissance se trouve dans le meilleur des cas être borné par sa phallicisation lorsque la dialectique du désir prélève le phallus sur le corps de l’homme. Phallus-phanère, objet détachable sans appartenance spécifique, la femme n’y perd rien, la perte est du côté de l’homme.

Néanmoins, l’Autre jouissance ne se résorbe que partiellement dans le semblant phallique, laissant une part non phallicisée de l’être suspendue à l’illimité de la jouissance. Dans une intervention au cours de Jacques-Alain Miller, Danièle Sylvestre envisage alors trois ouvertures possibles qui sont autant de défenses contre la jouissance interdite comme telle : la solution classique est du côté de « l’avoir » par l’entremise de la maternité, lorsque « la mère […] se fait celle qui récupère le phallus dans l’enfant qu’elle met au monde en perpétuant l’espèce [2] ». Une autre solution est du côté de « l’être » en accentuant le semblant phallique, c’est l’hystérique qui fait l’homme par la mascarade.

Une autre voie, certes plus compliquée, se dessine non plus du côté d’en remettre sur le semblant phallique mais d’en remettre sur le manque « en faisant valoir une absence qui vaut comme organe du rien [pour] les tenants de la féminité élevée à un idéal du faire exister la femme [3] ».

C’est cette voie qui se dessine pour Myriam Leroy lorsqu’au seuil de la puberté elle rencontre un démon de la féminité incarnée par Ariane dans son roman éponyme – car pour Ariane La femme existe et constitue pour Myriam l’Autre femme dans un rapport spéculairement délétère accompagné d’une dégradation morbide du semblant phallique.

Ce roman autobiographique revient sur une enfance morose articulée autour d’un rêve récurrent témoin de son roman familial : « mes parents m’annonçaient que j’avais été adoptée. […] Je souhaitais que la note discordante que je jouais dans la symphonie familiale soit sanctifiée par un certificat, un label, une estampille qui dirait que je n’étais pas née de la chair de ces deux êtres ternes et ennuyeux [4] ». C’est dans ce contexte d’épaisse solitude qu’Ariane déboule dans sa vie. Elle était belle, Myriam ne voyait qu’elle, adoptée par de riches provinciaux, elle avait la peau foncée et dit-elle « dans le vent de septembre, Ariane avait la chair de poule et je ne pouvais détacher mes yeux du cuir grainé de son décolleté. […] son personnage éclipsa tous les autres, qui se muèrent en figurants silencieux et flous ».[5]  Mais pour Myriam devenir femme tenait du déshonneur le plus honteux. La disgrâce était estampillée par ses roturières origines.

Le rapport à Ariane la nantie n’annonce pas un choix d’objet homosexuel pour défier le père. L’Autre femme masque le rapport à son fantasme qui concerne l’incube idéal, « des hommes adultes, moches et poilus, qui me violaient à tour de rôle après m’avoir attachée et tabassée, et ça m’excitait furieusement [6] ». Ce fantasme la conduit à traîner « autour de la gare où les teneurs de murs ne manquaient pas de me traiter de salope et de pute […] on me demandait si je suçais, on me proposait de m’enculer. J’en tirais une certaine fierté. J’avais treize ans [7] ». Myriam joue avec une outrance obscène sa mascarade féminine pendant qu’Ariane joue avec le feu et avec son amie comme d’une marionnette, la poussant à séduire des hommes prêts à s’encanailler avec des jeunes filles à peine pubères.

Ariane est folle et Myriam pas folle du tout. Elle cherche dans le sans limite de la folie de son amie le rien qui ferait ex-sister La femme. « Nous nous aimions en effet, d’un amour qui échappait aux définitions, passionnel, fusionnel, dépouillé d’épanchements charnels mais pas moins pulsionnel. [8] » Ariane était capable de s’infliger, par amour pour son amie, croyait Myriam, de sévères sévices. Elle suggéra un jour qu’elles s’automutilent. Myriam réussit après de vains efforts à s’égratigner la main, Ariane à s’entailler une balafre de dix centimètres sur la joue. « J’étais bluffée. Ariane n’avait jamais été aussi belle. La blessure l’auréolait d’un mystère venimeux que je lui jalousai. Sa sensualité était décuplée [9] ».

Mais cette romance fusionnelle ne tardera pas à se lézarder, d’abord de manière imperceptible, puis Ariane commença à faire horreur à Myriam, puis Myriam fut jetée hors du monde d’Ariane comme un vulgaire déchet. Tout se répond entre elles : la proximité des prénoms, l’enfant adoptée réellement ou dans le roman familial, chacune déchet à leur façon, Myriam jetée aux hommes dans ses fantasmes, Ariane qui se joue des hommes dans un réel morbide et finalement la mort à vingt ans : réelle pour Ariane qui finit par se jeter sous un train, vœu lâche pour Myriam qui formule à quatorze ans vouloir mourir, pour repousser l’heure de la mort à vingt et finalement à trente se trouver de moins en moins d’excuses pour se dérober à ses saluts au public.[10]

Cette histoire, Myriam Leroy, journaliste belge, auteur de théâtre, chroniqueuse bruxelloise, « s’est longuement demandé comment la raconter ? En « je » ? En « Elle » ? Avec nos véritables noms, des noms d’emprunt ? Faut-il épargner la morte et protéger les vivants ? […]  il est nécessaire de […] mentir un peu pour mieux dire le vrai »[11]

 

[1] Dominique Laurent commente ce passage avec précision dans le document préparatoire aux Journées : « Phallus ou symptôme » https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/22/phallus-ou-symptome/

[2] Sylvestre Danièle, intervention au cours de J-A Miller, « L’orientation lacanienne. Le partenaire symptôme», enseignement prononcé dans la cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, leçon du 19/11/1997, inédit.

[3] Ibid.

[4] Myriam Leroy, Ariane, Don Quichotte édition, 2018, p. 12.

[5] Ibid. p. 32 et 34

[6] Ibid p. 47

[7] Ibid. p. 56

[8] Ibid. p. 86

[9] Ibid. p. 88

[10] Ibid. p. 102

[11] Ibid. p. 125