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Anna Karénine, héroïne du roman éponyme de Tolstoï est l’une des grandes héroïnes féminines de la littérature du XIXème siècle. Tolstoï nous la présente, dans la première partie du roman, sur le versant de l’amour – c’est une femme qui s’attire la sympathie d’une compagne de voyage, la profonde amitié de sa belle-sœur, l’admiration d’une jeune femme. Mais il nous la dépeint aussi comme une femme chez qui se décèle une forme de pudeur, un voile qui recouvre tout un « monde » caché. La plus jeune de ses belle-sœur, Kitty, ne voit en elle « ni la grande dame ni la mère de famille ; à voir la souplesse de ses mouvements, la fraîcheur de son visage, l’animation du regard et du sourire, […] n’était l’expression sérieuse, voire mélancolique de ses beaux yeux. […] par-delà la franchise et la simplicité d’Anna, elle devinait tout un monde poétique, mystérieux, complexe, dont l’élévation lui paraissait inaccessible » [1] . Vronski – avec qui Anna vivra cette passion qui fait le cœur du roman – remarque d’emblée « la vivacité contenue qui voltigeait sur cette physionomie […]. Regard et sourire décelaient une abondance de force refoulée ; l’éclair des yeux avait beau se voiler, le demi-sourire des lèvres n’en trahissait pas moins le feu intérieur »[2] Cette aura de mystère caractérise le personnage d’Anna tout au long du récit.

Mais c’est aussi de la mise en tension avec le personnage de Dolly, mère de cinq enfants, que se détachent les spécificités que Tolstoï attribue au personnage d’Anna. Que peut-il nous apprendre à travers elle, sur ce qui fait la spécificité de la position féminine ?

Dolly est mère de cinq enfants qu’elle console, soigne, qui la soucient sans cesse. Mère très jeune, elle est mariée à un homme qui la voit comme mère, une mère si « excellente » qu’il en oublie qu’elle est aussi femme et s’étonne qu’en « bonne justice », elle ne puisse « faire preuve d’indulgence » [3] à l’égard de ses infidélités. Dolly ne peut quitter cet homme malgré l’absence de désir évident dans leur couple. C’est tournée vers ses enfants, dans son rôle de mère, qu’elle trouve une satisfaction.

Anna est mère, elle aussi mais le lien à son fils n’est pas fait des soucis du quotidien, des tracas et des bobos à soigner. C’est un lien de tendresse fait d’effusions, de baisers, de caresses, empreint d’une certaine mélancolie. La tendresse à l’égard de son fils est à la hauteur de l’absence de désir dans le couple qu’elle forme avec son mari, homme de « devoirs » – au sens religieux et politiques : « toutes les forces d’une tendresse inassouvie s’étaient naguère concentrées sur son fils » [4]. La rencontre avec Vronski, le bel officier ambitieux, anime Anna, la révèle joyeuse, vivante. Elle repère avec acuité les signes que lui adresse cet homme qui témoignent du désir à son égard. Qu’il vienne frapper à la porte de sa belle-famille, et « personne plus qu’Anna [] [ne] sentit l’impertinence » [5] de cette démarche. Ces signes font naître en elle « une étrange sensation de joie et de frayeur » [6]. Après l’épisode du bal où l’évidence des sentiments de Vronski se dévoile, elle est perdue. S’engage en elle une « lutte » entre son désir et les conventions sociales : « Enfin, tout est fini, Dieu merci ! []  « Dieu merci, je reverrai demain mon petit Serge et Alexis Alexandrovitch ; ma bonne vie habituelle va reprendre comme par le passé. »» [7]. Mais ce qui s’est produit bouleverse l’automaton de cette bonne vie habituelle : « « Bon Dieu, pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues ? » [] S’était-elle donc attendue à trouver son mari autre qu’il n’était ? Et pourquoi sa conscience lui reprochait-elle soudain l’hypocrisie de leurs rapports ? A vrai dire ce sentiment sommeillait depuis longtemps au plus profond de son être, mais c’était la première fois qu’il se faisait jour avec une acuité douloureuse[8]

Finalement, elle acceptera de se laisser charmer, puis aimer par cet homme qu’elle aime, d’autant plus qu’il manifeste à son égard des signes de son désir, c’est-à-dire qu’il se montre manquant. Pour cet homme, elle est prête à quitter tout ce qu’elle a, à renoncer à ce qui lui est le plus cher : son fils et sa réputation. Ne témoigne-t-elle par ainsi qu’ « il n’y a pas de limites aux concessions [qu’une femme] fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens» [9] ? Mais ce renoncement a un prix : la honte et les discours infamants de l’entourage, la culpabilité et l’angoisse lorsqu’elle aperçoit sa dépendance à l’amour de Vronski. Alors, elle ne supporte pas qu’il désire ailleurs, et lui demande des preuves d’amour, encore et encore. Mais aucune des paroles de son amant ne vient assouvir sa demande d’amour qui s’infinitise et la ravage.

Lorsque Dolly envisageait de se séparer de son mari, c’était avec ses enfants, pour rejoindre sa propre mère. Anna abandonne son enfant, dans une profonde douleur, pour retrouver l’homme aimé. Anna ne cherche pas à atteindre l’homme aimé au travers de ses propres enfants, mais laisse ce qui lui est le plus cher, son fils, pour rester l’objet du désir de cet homme. L’homme aimé et le fils chéri s’excluent mutuellement. C’est-à-dire qu’entre mère et femme, Anna choisit. L’exclusivité de l’amour d’Anna est à la hauteur des renoncements auxquels elle consent. La prescience de l’artiste ne nous fait-elle pas apercevoir ici que « pour une femme, un homme peut être la cause d’un ravage, d’une affliction, d’une jouissance sans entrave : sacrifice et don absolu, identification à l’objet rien, plongeon dans l’abîme de l’attente éternelle, rage et vengeance illimitées jusqu’à faire trou dans le tout-homme [10]» ? La question du sacrifice pose chez Anna, dès le début de sa relation avec Vronski, les termes d’une équation qu’elle ne parviendra à résoudre autrement qu’à travers son tragique passage à l’acte.

[1] Tolstoï, Anna Karénine, Paris, Gallimard, 1952, p. 83.

[2] Ibid., p. 72.

[3] Ibid., p.6.

[4] Ibid., p. 583.

[5] Ibid., p.88.

[6] Ibid., p. 88.

[7] Ibid., p.115.

[8] Ibid., p. 120.

[9] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 540.

[10] Cf. Argument des Journées 49 de l’Ecole de la Cause freudienne.