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Premier long métrage de Benedict Andrews, UNA 1 est un film fascinant par son esthétique et déroutant par le propos, il nous emmène au cœur du vécu intime d’un abus sexuel sur mineure. Âgée de treize ans, Una a eu une relation avec un homme d’une quarantaine d’années. Après l’emprisonnement de Ray, l’adolescente vit l’enfer du silence et du regard des autres dans son quartier. Son père meurt de chagrin, sa mère sombre dans une profonde dépression. Devenue une jeune femme elle se donne compulsivement aux hommes, dans des rencontres brèves et sans amour… Jusqu’au jour où elle décide de retrouver Ray, qui a entretemps divorcé, changé de nom et refait sa vie ailleurs, avec une nouvelle compagne. Elle le surprend sur son lieu de travail et la parole jaillit entre eux après quinze années d’absence. Les corps luttent et exultent dans un huis-clos où Una s’impose. Alors que les protagonistes revisitent le passé, les repères sont brouillés. Comment comprendre cette relation ? Qui est cet homme qui a fasciné Una ? Surtout, que veut Una dans sa rencontre avec Ray ?

Si une première lecture interroge la perversité de Ray, à savoir la possibilité qu’il ait eu une série de partenaires mineures, c’est une autre lecture qui m’a intéressée, liée à une intime et implicite interrogation de la jeune femme qui fut, adolescente, éprise de Ray. Qui étais-je pour lui ?

Una veut lui dire la marque qu’il a laissée. Mais surtout elle veut savoir. Savoir si Ray l’a aimée, pourquoi il l’a abandonnée, et si pour lui elle a été Una, unique ?

Pourquoi ?

Dans « L’étourdit », Lacan avance que la femme est « la seule à ce que sa jouissance dépasse, celle qui se fait du coït ».2 Dépassée par sa jouissance, « absente d’elle-même »3 elle est confrontée à « l’Autre absolu, à ce qui n’a pas de signifiant, à ce qui n’a pas de limite. Elle a rapport à ce lieu d’inexistence de La femme ». 4

Deux conséquences à ce dépassement sont avancées par Lacan dans « L’étourdit ». La première, « C’est aussi bien pourquoi c’est comme la seule qu’elle veut être reconnue ».5

Una devenue adulte demande à Ray de lui parler d’elle, de sa jouissance, dont elle semble ne plus se souvenir ou ne savoir que dire. « Did I come ? » lui demande-t-elle, se référant à cette « dernière fois » à l’hôtel. Une façon de lui demander qu’il lui parle d’elle, et qu’ainsi il confirme qu’il se souvient d’elle, qu’elle fut pour lui Una, unique. De l’Autre jouissance, Lacan dit qu’il se peut que la femme l’éprouve, mais qu’elle ne sait rien en dire 6. Face au manque de signifiants il y a le secours des paroles de l’homme aimé. Ceci peut être mis en lien avec la deuxième conséquence proposée par Lacan à ce dépassement par la jouissance, qu’est la solitude : « la jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire ». 7 C’est cela que B. Andrews met, métaphoriquement, en scène. L’adolescente Una attend Ray dans la chambre après l’amour, si seule et pendant un temps si long qu’elle finit par partir en pleine nuit, désespérée. Ils ne se retrouveront pas.

L’enfer d’Una, outre le jugement des adultes et de ses pairs, c’est le ravage provoqué par un homme qui incarne l’illimitation. Cet illimité qui l’a ravagée, c’est le silence de Ray… Un silence qui se répète et s’étale, soit après l’amour, lors de la dernière rencontre à l’hôtel, lors du procès où elle insiste pour obtenir une parole que Ray sera incapable de donner, et ce, pendant quinze ans. Je me soutiens ici de deux lectures. 8 P. Naveau avance, dans Ce qui de la rencontre s’écrit, que si le ravage se situe le plus souvent du côté de la parole qui blesse, il peut aussi se loger dans ce que la parole ne dit pas 9. Dans le cas d’Una, le ravage réside dans le manque abyssal de parole. Ce qui aurait compté, ce qui aurait fait toute la différence pour l’adolescente, c’eût été « qu’il lui parle ». 10 Una est une femme blessée par l’absence de parole de l’homme qui l’a ravie, ravie à l’enfance, fascinée et dévastée.

Quand leur relation éclate au grand jour, quand le lien éclate, il reste à l’adolescente le silence et l’énigme sans fond de la vérité de son être pour cet homme, son être pour toujours marqué par lui. Courageuse et décidée, elle tentera de s’arracher au ravage, elle exigera une parole. Pour qu’Una cesse de dériver et commence à désirer, il fallait que Ray lui parle de ce qu’elle fut pour lui.

1 Adapté de la pièce « Blackbird » de D. Harrower. Rooney Mara joue le rôle d’Una et Ben Mendelsohn celui de Ray.

2 Lacan J., « L’étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 466.

3 Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil (Points), 1975, p. 47.

4 Lysy A., Ravage et ravissement, in Midite n°2, 13 mai 2019.

5Lacan J., « L’étourdit », op. cit. , p. 466.

6 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 95.

7 Lacan J., « L’étourdit », op. cit., p. 466.

8 Mais aussi d’un cartel sur le Séminaire XXIII avec Anne Lysy comme plus-un.

9 Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit, Paris, Éditions Michèle, 2014, p. 160.

10 Miller J.-A. L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 82.