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Véronique Bezard Moisset, restauratrice de tableaux et artiste peintre, prépare une exposition pour la Journée des droits des femmes du 8 mars 2020, à Bordeaux. Depuis avril 2019, chaque mois elle peint deux portraits. Elle reprend à sa façon un portrait connu de femme extrait de l’histoire de l’art, et elle invente le portrait d’une femme de l’actualité qui l’a touchée. Véronique Bezard Moisset est une de mes sœurs. Interpelée par les signifiants qui accompagnaient le lancement de son projet sur Facebook [i] « mes compagnes, mes sœurs », j’ai profité de retrouvailles estivales pour lui demander de me parler de ce travail.

Tu as deux sœurs et deux filles et là tu mets deux femmes en tension ?

L’une correspond plus à ce que les gens pensent de moi. Je suis classique dans la façon de peindre. J’ai une approche de restauratrice de tableau et de copiste. Dans l’imaginaire des gens, les femmes issues de l’histoire de l’art sont forcément belles. La jeune fille à la perle, une vierge de Raphaël,  tout le monde visualise ces images de la femme qui pose, en buste, souvent de demi-profil, avec un visage un peu allongé, des cheveux longs, plutôt une vierge. Le choix de mes femmes d’aujourd’hui avec leur côté militant étonne ceux qui ont déjà vu mes tableaux. Ce n’est pas parce qu’on ne ressemble pas à l’image classique de la femme, que l’on n’est pas une femme. Je n’ai pas envie de ressembler à une vierge ! Le physique a beaucoup d’importance pour moi, ce que l’on dégage, regard, coiffure, vêtement… Le combat de mes femmes leur donne leur beauté propre et leur beauté esthétique se nourrit de leur travail,  non des codes habituels de la beauté fabriqués par le regard, surtout des hommes, et par une société qui demande qu’une femme reste à sa place, muette, mignonne, pas trop grosse, blanche aussi.

Peux-tu m’expliquer comment tu travailles ces portraits ?

Je cherche beaucoup comment je vais faire. Quand on peint, on ne décide pas tout ce que l’on va faire, on a une intention. Parfois tu fais, tu ne sais pas trop pourquoi et tu trouves que tu es dans le vrai. Je me suis plongée dans l’histoire de ces femmes, je me suis instruite de qui elles étaient. J’ai fait le portrait d’Agnès Varda. Elle a eu une très belle amitié avec JR, qui voyage avec une espèce de camion-photomaton géant. J’ai eu envie de la faire comme JR l’aurait peut-être faite. Je l’ai collée sur sa maison parisienne rose. J’ai travaillé entièrement au stylo bille pour être au plus proche de la photo et directement sur un journal de cinéma. J’ai eu envie de la mettre en regard de Jeanne Hébuterne artiste peintre dans l’ombre de Modigliani qu’elle aima, pour qui elle posa et renonça à son art et à sa vie, jeune femme svelte au teint laiteux et aux cheveux roux. Une femme à la vie longue et engagée, une femme à la vie courte et effacée. Là toutes deux. Chez les femmes d’aujourd’hui qui m’intéressent, c’est la liberté et l’énergie qui se dégagent d’elles qui compte. Les autres sont plus modèles, plus figées. Dans ce travail, je cherche ce que j’aurais en commun avec ces femmes, ou des choses vers lesquelles j’aimerais avancer. Elles sont un peu des guides, des modèles. C’est une forme d’autoportrait. Peut-être que la collection de ces femmes dira quelque chose de qui je suis. Me le dira à moi, peut-être aux autres. On se cherche en regardant les autres.

Pourrait-on dire que ton travail est une recherche sur la féminité ? 

Tout à fait. Mes filles aussi m’apprennent beaucoup de choses sur la féminité. Si aujourd’hui j’étais jeune fille avec elles, je serais sans doute plus libre. Les madeleines, les vierges, étaient sans doute celles à qui je m’identifiais plus jeune. Elles font partie des strates de mon imagination et des modèles qu’on m’a proposés. On était soit vierge, soit mère. Je me suis aperçue que je n’ai fait aucun portrait de femme avec un enfant dans les bras. On nous affuble toujours comme femmes de quelque chose : mère, mariée… une femme seule, il lui manquerait quelque chose. Je pensais ça aussi quand j’étais jeune, mais il ne me manquait rien ! Il n’est pas besoin d’être avec un homme pour être une femme. Cette communauté de femmes est première. Avant j’imaginais ma place auprès de mon mari et ça m’empêchait d’être avec d’autres femmes. Là, j’ai voulu créer une petite histoire de femmes qui me ressemble et qui me fasse parler des femmes comme j’en ai envie, pas comme on me l’impose. Je les vois plus comme un compagnonnage. Comment mettre ce terme au féminin ? De la sororité ? Je suis toujours émue par des sœurs. C’est une aventure fabuleuse d’être compagnes. Les hommes ne le font pas ainsi.

Peux-tu me parler de cette place des sœurs dans ta vie ?

Dans mon parcours, être sœurs, c’est important. On a souvent été entravées pour l’être, par l’autorité de notre père, nos frères, nos maris. Ado, dans mon journal, j’écrivais à une sœur à qui je pouvais dire plus de choses qu’à mes sœurs de la vie, parce que ça restait secret. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu des liens intimes avec mes sœurs, presque jusqu’à la mort de notre père. Il y a eu des moments où j’étais très, très seule, sans compagnes pour m’épauler. Mes personnages sont seuls, ils avancent, ils sont avec eux-mêmes et s’ils sont deux il n’y a pas vraiment de relation. Une dame m’a fait ce retour, ça m’a appris ça. Une de mes élèves aussi m’a demandé si j’étais aussi seule que mes personnages. Je ne m’étais pas posé la question avant.

J’étais émue que ma sœur me parle de l’importance de cette communauté de femmes qu’elle aimerait avoir autour d’elle, pour être rassurée. Mais elle a ajouté : « on est profondément seul de toute façon. On peut trouver ça un peu triste, mais c’est comme ça, c’est tout. Quand bien même on est accompagné ! » J’ai aussi pensé à l’argument de Gil Caroz pour les J49 « Les femmes ne sont pas ‘toutes’. (…) Elles s’additionnent en une série ouverte d’éléments singuliers qui tend vers l’infini. [1]» Cette série de portraits consonne avec ce « pas ‘toutes’ ».

[1] https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/21/argument/

[i] Les Ateliers de Véronique