Laure Prouvost, une Femme à Venise

On pourrait parler formellement et longuement du travail de Laure Prouvost, l’artiste qui occupe actuellement le Pavillon Français à la Biennale de Venise et qui a reçu les éloges mérités d’une grande partie de la presse. En parler pour le décrire, l’expliquer, le commenter, le louanger ou le critiquer, visant par là à le saisir ou à le cerner. Beaucoup l’ont fait, ou le font. En vain. Insaisissable, subtile et énigmatique, telle est l’œuvre de cette artiste. Toute parole achoppe à trouver les clés permettant l’accès à cet univers. L’art qu’elle agence est à vivre et à éprouver, pas à comprendre. Nombreux sont ainsi ceux qui, passant trop rapidement, échouent à s’immerger dans l’œuvre et passent leur chemin.

Comment dire en effet le frisson qui parcourt l’échine lorsqu’on absorbe le filet de voix, murmuré comme à l’oreille par l’artiste, dans le film qui sert de support à son exposition, dans une langue qui, bien qu’elle soit connue (français ou anglais) réussit à rester pratiquement incompréhensible ; comment dire la jouissance qui s’empare de nous lorsque les images se succèdent sur l’écran à un rythme soutenu sans que l’on puisse y suivre un fil conducteur, ou lorsqu’on retrouve, dans les salles adjacentes, des matériaux qui poursuivent le dialogue avec l’image ; comment dire la sensualité qui se dégage de ces fruits dégoulinants, ces animaux insolites, ces fleurs dévorantes, ces feuillages énigmatiques, ces chairs affriolantes, filmés le plus souvent en gros plans; comment dire l’accompagnement sonore qui nous plonge dans cette galaxie à nulle autre pareille ; comment dire le désordre dans lequel elle nous installe lorsqu’elle joue avec les mots, le langage, les traductions littérales et drôles  ̶  « we will tell you loads of salades on our way to Venice »  ̶  comment dire la désorientation, l’étonnement,  le plaisir, la jouissance…

Laure Prouvost est vidéaste, dessinatrice, peintre, sculptrice, conteuse, poète, artiste conceptuelle, et bien d’autres choses, tout à la fois. Échappant elle-même à toutes les classifications, elle supprime les frontières entre les disciplines artistiques, entre les langues, entre les formes. Toute barrière devient avec elle, poreuse, perméable.

Elle fabrique, bricole et mélange des vidéos, des objets, des mots, des dessins, des tapisseries, des textes, du son… Elle crée des histoires à la Lewis Carrol : elle s’est ainsi inventé un grand-père fictionnel, artiste conceptuel, qui aurait commencé à creuser un tunnel à partir de sa salle à manger, avec l’idée d’en situer l’issue en Afrique, il s’y serait engouffré mais n’en est pas encore ressorti. Elle enchevêtre des signes, des mots, des images, des bruits, mais aucun ne vient prendre l’ascendant sur les autres. Elle met toutes ses trouvailles en relation, les fait résonner, mais aucun sens ne s’en dégage. Dans cet univers dont on ne conçoit pas qu’il puisse avoir de limites, les branches ont des seins, les théières des fesses. Le pas-tout se retrouve encore au détour de ses installations, sous forme de petits tableaux où s’inscrivent en lettres blanches sur fond noir des phrases renvoyant à un idéal impossible : ainsi une inscription annonçant « idéalement vous auriez dû prendre à gauche » renvoie à un mur ; ou encore : « ideally hundreds of blue butterflies will be flying around you following you ». On se retrouve perdu et émerveillé, on flotte sur un zéphyr d’humour et de légèreté, avec une sensation de bonheur asymptotique, infini. Comme pour la pieuvre qui surgit ponctuellement dans son univers et qui donne le ton de l’installation de Venise, il n’y a plus de cerveau central pour appréhender les sensations que provoque cette œuvre aqueuse, unique, infinie et singulière à la fois. L’artiste nous immerge dans son monde liquide et nous laisse en apesanteur. Chez elle, on pense avec sa peau, avec son ventre, avec ses organes.

Lorsqu’on pénètre dans le Pavillon français, par la petite porte qui pourrait être l’entrée du tunnel que Laure Prouvost projetait un temps de creuser pour le relier au Pavillon Anglais voisin (allusion à l’actualité britannique qui vise précisément à remettre des frontières), chaque visiteur reçoit un masque, le même que porte l’artiste lorsqu’elle apparaît dans ses œuvres. Elle invite ainsi de façon équivoque les spectateurs à disparaître comme sujet pour venir se fondre dans cet univers : eux, comme elle, y sont des éléments parmi d’autres, ils ne s’exceptent pas de l’œuvre, ils en font partie. Il n’existe pas d’x non phi de x. Rarement cette formule lacanienne de la sexuation n’a paru si évidente et trouvé si juste application.

On ressort du Pavillon par la grande porte, au milieu d’un nuage humide et vaporeux qui nous enveloppe.

Ah oui ! Le titre de l’exposition : « Deep see blue surrounding you/ Vois ce bleu profond te fondre ».