La vie, c’est boxer !

Elle dessine, il peint. Véronique Poppe et Christian Rolet se sont retrouvés, d’une manière inédite, à créer ensemble, par interventions successives, couche après couche, sur une même œuvre. Ces deux artistes sont également « couple à la ville », selon l’expression consacrée. Le résultat de cette rencontre entre ces deux univers très différents, délicat et esthétique, d’un côté, dense et charnel de l’autre, nous a étonnées à divers égards : pour ce qu’il provoque, pour ce qu’il évoque de la féminité mais aussi parce que ces deux écritures ne révèlent pas au premier regard le duo qui s’y cache. Ce que nous avons découvert, ce sont deux artistes, un homme et une femme qui nous démontrent que la logique féminine est bien une question de position, au-delà de la différence anatomique.

Véronique Poppe et Christian Rolet ont accepté de nous parler de leur travail à quatre mains et de ce « troisième artiste » qui est né de cette expérience de création à deux. V. Poppe reconnait tout l’attrait qu’a son travail sur son compagnon qui, « va dans ses dessins, y imagine des choses », comme il le dit. Manquante, c’est d’amour qu’elle parle, trouvant que son travail est « enrichi » par l’écriture de son compagnon. La rencontre entre les travaux de ces deux artistes, de l’ordre de la contingence, constitue une formule originale qui vient suppléer à l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel, avec le « surplus de paroles de l’être aimé pour que la jouissance trouve à se loger. »

Pour chacun, un effet, un éprouvé, une espèce de délocalisation apparait !

Christian Rolet se lance sur le thème des prochaines journées de l’ECF : La part du féminin dans mon travail créatif est une évidence. J’aime préparer mes couleurs à partir de pigments, j’organise les mélanges comme je prépare un repas, la densité, l’onctuosité, le fluide ou l’épais… c’est une cuisine particulière. Ma peinture est sexuée, utérine. Le sexe féminin est évoqué enfoui sous les couches, souvent allusif, quelques fois affirmé. Cela fait partie de ma banque de données, de mon univers. Eugène Leroy évoquait d’ailleurs que sous les épaisseurs successives de peinture à l’huile « il y a une femme là-dessous ».

Véronique Poppe : Christian adore mes dessins et son envie de travailler avec moi montre combien il y a en lui un côté très féminin. Christian était attiré par la féminité de mes dessins. D’ailleurs, on aime nos recherches respectives cela me semble essentiel dans notre démarche.

Comment l’idée de travailler ensemble vous est venue ?

V.P. : De façon légère, on était en vacances, en voyant une série de dessins laissés là dans une farde, l’envie de les reprendre et d’y travailler a surgi et l’aventure a démarré. J’avais envie de sortir de mes recettes et je voyais dans le travail de Christian, dans ses signes, son écriture, quelque chose à apprendre. Dans un des travaux que j’ai choisi, j’ai vu un T retourné et dans ce simple trait, j’y ai vu une robe, j’ai dessiné une tête de petite fille à ce T et une nouvelle image est apparue. J’ai donc appris qu’un T très ferme c’est suffisant pour une robe. Ainsi, je rends visible ce qui ne l’est pas à première vue.

C.R. : Dans ce type de travail, la culture de l’égo disparaît pour se mettre au service, non pas l’un de l’autre, mais de la force de l’image que nous voulons faire surgir. Nous provoquons davantage de tensions plastiques dans notre travail en associant nos deux techniques  différentes. Chacun de nous renforce le contenu du travail de l’autre et cela crée une nouvelle dimension.

Qu’est-ce que cela a provoqué chez chacun de vous ?

V.P. :  J’aime beaucoup le travail de Christian et j’aime l’homme ! Notre travail se base sur une opposition, une connivence et une grande confiance qui renforce notre amour. Ça m’enrichit, c’est un cadeau ! Créer c’est évoluer, se poser des questions et essayer d’aller au plus près de ce qu’on est. J’ai horreur de la violence mais en même temps, je suis très attirée par les rebelles.  Le côté rebelle que je n’avais pas, je le trouvais dans le travail de Christian. Je trouvais mes dessins trop sages. Aujourd’hui, je passe par lui pour révéler ce côté rebelle tout en poursuivant ma recherche personnelle. J’adore la beauté cachée, la beauté sans les conventions de la beauté. Je me suis réconciliée avec cette voie que je veux prendre, je décide d’apporter la beauté et la douceur, c’est une réponse à la laideur et à la violence qui nous entoure dans le monde d’aujourd’hui. Accepter ce que l’on est, c’est un long travail.

C.R. : En faisant côtoyer nos deux mondes distincts, on s’enrichit. Une fois l’œuvre terminée,   on ne sait plus très bien qui a fait quoi, on s’y perd. On quitte l’appartenance, ce que j’aime particulièrement car je ne suis pas couleur locale. Notre travail est une sorte d’interprétation mutuelle du travail de l’autre : le T qui devient une robe, c’est une histoire qui se tisse, qui se raconte ; un signe est saisi, élu et interprété.

Pourriez-vous nous dire ce qu’est pour vous peindre ou dessiner ?

C.R.: Être artiste c’est un acte politique, il faut lutter pour devenir créateur, c’est poser un acte. La vie c’est boxer, la peinture c’est aussi boxer. Lorsque je me lève le matin, je suis créateur et l’univers nous appartient. Le regard c’est un moteur.

V P. : Je dessine comme j’ai besoin de respirer. Devant mon dessin, je suis au plus près de moi, je touche mon âme, c’est un moteur pour vivre. J’espère toujours que le prochain dessin sera meilleur. Améliorer, c’est mon combat.

Pour rencontrer leur travail : Festival d’art actuel : https://artville.tournai.be/edition-2019/