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« Faute d’un signifiant qui nomme la femme, la féminité relève toujours d’une invention, au singulier »[1], écrit Dalila Arpin. Dans cette Midite, c’est bien d’inventions et de créations dont il va s’agir ; telles des petites pièces d’un puzzle qui ne se termine pas, mais qui ouvrent chacune, différemment, des brèches dans lesquelles s’aventurer afin de se laisser surprendre, diviser, déboussoler ; éprouver ce vaste mystère de la féminité.

« On a beau mettre une caméra en face de quelqu’un, quelqu’une et quelque chose, cela ne se donne pas si facilement un peu de vérité. Et d’un coup, sans qu’on s’y attende, on sent quelque chose qui peut être à la fois du plaisir, de la peur, un battement de cœur. Alors soit on ferme les yeux, soit on part, soit on accepte ce trouble »[2], dit si joliment la grande cinéaste qu’était Chantal Akerman.

Marc Segers commente l’exposition Deep see blue surrounding you/Vois ce bleu profond te fondre de l’artiste contemporaine Laure Prouvost. Il choisit cette artiste-là, car justement « l’art qu’elle agence est à vivre et à éprouver, pas à comprendre ».

« L’artiste n’a pas besoin pour créer de règles, de lois, de canons de beauté. Des fausses notes peuvent être tout à fait justes » écrit Jean-Claude Encalado, dans la revue Quarto « L’art est une chose rare », reprennant cette citation de Schönberg qui propose ainsi de « libérer la dissonance des contraintes de la consonance »[3].

Dans l’entretien avec les artistes Véronique Poppe et Christian Rollet, Hélène Coppens et Nathalie Crame montrent qu’ici, il s’agit de créer par leur travail à quatre mains un troisième artiste qui décomplète et enrichit le travail de chacun. « Une fois l’œuvre terminée, on ne sait plus très bien qui a fait quoi, on s’y perd », dit Ch. Rollet. V. Poppe ajoute : « Je passe par lui pour révéler ce côté rebelle tout en poursuivant ma recherche personnelle ». Là où cet homme se risque, dit-il, à quitter l’appartenance, cette femme passe par lui pour s’avancer vers ce qu’elle aime : « la beauté sans les conventions de la beauté. »

L’interview d’Isabelle Bezard Fragiacomo avec sa sœur peintre et restauratrice de tableaux Véronique Bezard Moisset, témoigne d’une recherche de ce que pourrait être une femme pour elle, ici, à partir d’une opposition de deux portraits de femmes : par exemple l’une (…) « à la vie longue et engagée » et l’autre « à la vie courte et effacée ». L’artiste s’appuie sur différentes facettes de ce qui lui apparaît comme féminin pour avancer dans l’existence, non sans une petite touche de rébellion. « Créer une petite histoire de femmes qui me ressemble et qui me fasse parler des femmes comme j’en ai envie, pas comme on me l’impose ».

Cette interview indique aussi une autre fonction que peut être la création, du moins pour une femme : se sentir moins seul grâce à l’objet création, tel un compagnon fidèle, double de soi-même. En ce sens, le véritable partenaire de Colette, avance Maria Lùcia Martin, c’est « “le cactus rose », un autre nom de la jouissance procurée par l’écriture, au-delà du phallus.»

Clément Marmoz montre quant à lui comment l’écrivain James Ellroy trouve à traiter une enfance sinistre avec l’assassinat non élucidé de sa mère qui le plonge dans une enquête infinie Cherchez la femme. « La femme est (…) une grimace sardonique à la féminité »[4], écrit D. Arpin. Quelque chose est en excès. Par un enchevêtrement d’éléments réels dans une fiction, Ellroy prend distance, met un voile sur un réel obscène. Il a lui aussi à s’inventer.

Enfin, avec le film Una du metteur en scène et réalisateur Benedict Andrews, Valérie Loiseau s’intéresse au personnage fictif Una qui (…) veut savoir. Savoir si Ray l’a aimée, pourquoi il l’a abandonnée et si pour lui elle a été Una, unique. Si oui, elle serait alors La femme, mais elle se heurte au manque abyssal de parole et se trouve dévastée.

Omaïra Meseguer souligne dans son texte « La femme n’existe pas : un scandale lacanien – La donna non esiste »[5] l’impasse de la question « suis-je une femme ? » et rappelle l’idée forte de Simone de Beauvoir quant à un devenir femme. La création, comme l’analyse, sont des façons peut-être d’y parvenir, du moins des chemins qui se ressemblent sans du tout se ressembler, mais qui chacune permet parfois de suivre de nouveaux sentiers, non pas tracés pour nous, mais tracés par nous.

Bonne lecture !

[1] Arpin D., « Marilyn, une femme d’exception », Quarto 101-102, Bruxelles, juin 2012, p. 71.

[2] Akerman Ch., Autoportrait en cinéaste, Editions du Cahiers du Cinéma et Centre Pompidou, 2004, p. 31

[3] Encalado, J.-Cl, « Lisette Model, Photographier avec l’oreille », Quarto 101-102, Bruxelles juin 2012, p. 75.

[4]Arpin D. Ibid.,

[5] Meseguer O., « La femme n’existe pas : un scandale lacanien – La donna non esiste », Quarto 122, juillet 2019, p. 70.