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Bella-Vista, recueil de nouvelles de Colette (1936), commence par ces mots : « C’est folie de croire que les périodes vides d’amour sont les « blancs » d’une existence de femme. Bien au contraire. Que demeure-t-il, à le raconter, d’un attachement passionné ? L’amour parfait se raconte en trois lignes :

« Il m’aima, je L‘aimai, Sa présence supprima toutes les autres présences ; nous fûmes heureux, puis Il cessa de m’aimer et je souffris… » » [1]. Étonnante Colette qui trouve un algorithme et l’abandonne aussitôt. Son premier mariage avec Willy, c’était le ravage. Malgré tout, la souffrance lui a révélé sa « voix » [2]. La marque de Colette, c’est cet invincible désir de passer outre, d’échapper à la mortification et de trouver de nouvelles raisons de vivre.

Dans La femme cachée, nouvelle de 1924, le mari est dissimulé sous une cagoule au bal de l’Opéra. Il a menti à sa femme, prétendant qu’il ne pourrait s’y rendre en raison de l’appel d’une cliente . Il a ensuite essayé de convaincre son épouse d’y aller sans lui : « Tu…tu ne veux pas y aller, toi, au bal vert et violet ? Même sans moi, si ça t’amuse, chérie… »[3]. Au bal, le mari se tourmente : « Elle est ici pour quelqu’un, avec quelqu’un. Dans moins d’une heure, je saurai tout » [4]. Il ne se passe rien, jusqu’à ce qu’elle embrasse un jeune homme. Mais, là, le mari comprend qu’elle ne connaissait pas l’adolescent. Il s’efface dans la foule, il ne s’attend plus à une trahison. Il réalise qu’avant de rentrer à la maison, elle allait encore « goûter seulement […] le monstrueux plaisir d’être seule, libre, véridique dans sa brutalité native, d’être l’inconnue, à jamais solitaire et sans vergogne, qu’un petit masque et un costume hermétique ont rendue à sa solitude irrémédiable et à sa déshonnête innocence » [5]. Le mari qui s’imaginait trahi, découvre « le monstrueux plaisir d’être seule » éprouvé par son épouse. Ne nous trompons pas, l’énonciation est de Colette.

Dans Trois…Six…Neuf…, Colette peindra ses appartements, ses jardins et une profusion d’objets hétéroclites. On se croirait parfois dans un tableau de Klimt, avec des fleurs et beaucoup d’objets. La couleur restera la plupart du temps présente et surtout sur les fleurs, mises ainsi en relief. La fleur a une couleur, qui pourrait être  sa signature. Mais les rats (du chalet suisse où elle a habité) auront aussi une couleur : ils sont jaunes. Faisant écho aux fleurs habituellement colorées, on pourrait voir aussi en eux un signe de jouissance. Un exemple [6] : « Ayant repêché parmi mes biens terrestres, fort légers, mon portrait par Ferdinand Humbert, une litho de Forain où je n’avais qu’un œil, la photographie du portrait de Renée Vivien par Lévy-Dhurmer, un service à poisson qui n’a jamais rencontré chez moi de turbot à sa taille, une petite gouache où mes dix-huit mois brillent de tout leur éclat, mon sac de billes en verre (je les ai toujours), des livres et ma lampe à fleurs de lilas en cristal mauve, je m’en allai. Un petit arbre japonais nain, qui n’aimait pas les déplacements, mourut, lui, d’avoir changé de domicile ». Nombre d’objets hétéroclites se rapprochent si on les regroupe sous la bannière de l’imaginaire.

Mark Rothko, peintre de la couleur, dans La réalité de l’artiste [7] nous dit que « la sensualité est notre indice de réalité »  et que la couleur a des usages aussi bien sensuels que structurels [8]. Avant la perspective, c’était la couleur qui produisait en peinture l’effet tactile de fuite et d’avancée. Je pense qu’il y a quelque chose comme ça dans de courts passages de Colette quand elle « peint » des objets et des fleurs. Souvent, un seul objet, animal ou fleur, est coloré. Et, le plus souvent, la fleur colorée est créatrice de sensualité – présence du corps – dans des passages textuels plutôt figés.

Dans La Vagabonde (1941), faisant usage de la fiction, Colette nous raconte sa vie de femme indépendante. Elle a quitté Willy et, pour gagner sa vie, elle devient mime, danseuse et actrice. Un passage est significatif : « Aucun cher visage ne surgira du brouillard, comme une fleur claire émerge de l’eau obscure, pour prier tendrement : « Ne t’en va pas ». Je partirai donc, encore une fois. » [9]

Last but not least, la lettre de sa mère, Sido, que Colette place en ouverture de La Naissance du Jour (1928). Elle refuse de venir passer une semaine chez sa fille, qui vit maintenant avec Henry de Jouvenel, bientôt deuxième mari de Colette : « Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans.  » [10] Sido est déjà bien âgée et risque de ne pas pouvoir assister à une nouvelle floraison.

Dans La Naissance du Jour, Colette reconstruit l’image de Sido et commence à parler d’« éclosion ». Au milieu des « sabres d’un cactus » [11], une fleur peut éclore. Le « cactus rose » n’est plus celui de Sido. Il devient plutôt le symptôme de Colette-la-narratrice. C’est aussi l’époque où Colette reconstruit sa vie affective avec Maurice Goudeket (plus tard, son troisième et dernier mari), qu’elle surnommera « le meilleur ami ». Pourtant, le « cactus rose », un autre nom de la jouissance procurée par l’écriture, au-delà du phallus, semble être son véritable partenaire. En 1941, dans La Vagabonde, elle énoncera : « Écrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les feux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée… »[12]

 

[1] Colette, Bella-Vista, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome III, Paris, 1991, p. 1097.

[2] Colette, Les Vrilles de la Vigne, Le Livre de Poche, Paris, 2016, p. 26.

[3] Colette, La femme cachée, Gallimard / Pléiade III, Paris, 1991, p. 3.

[4] Ibid., p. 4.

[5] Ibid., p. 6.

[6] Ibid., p. 33.

[7] Mark Rothko, La réalité de l’artiste : philosophies de l’art, Flammarion / Champs arts, Paris, 2015, p. 92.

[8] Ibid., p.115.

[9] Colette, La Vagabonde, Le Livre de Poche, Paris, 2017, p.158.

[10] Colette, La Naissance du Jour, Gallimard / Pléiade III, Paris, 1991, p.277.

[11] Ibid., p.278.

[12] Colette, La Vagabonde, op.cit., p.68.