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James Ellroy écrit pour dévoiler une histoire secrète des États-Unis. L’histoire d’une « Amérique qui n’a jamais été innocente »[1]. Son style, sombre et saccadé, cultivant la précision historique tout en usant de la langue de sa ville, Los Angeles, le rend incomparable dans le paysage littéraire. Marie-Hélène Brousse a montré comment l’œuvre de James Ellroy lui a donné un nom là où les tentatives d’identifications le menaient au pire [2]. Dans chacun des romans de l’œuvre d’Ellroy la construction est complexe et soutenue par des intrigues où se mêlent faits avérés et fictions dans une logique vertigineuse. Ses romans sont longs et rapides. Dans chacun d’eux, il y a « des portraits de femmes exceptionnelles » parce que « tous les drames procèdent de la rencontre entre un homme et une femme »[3] nous dit l’auteur. Derrière chaque intrigue, il y a une femme pour faire le lit de la narration. « Cherchez la femme » est une formule employée à plusieurs reprises dans les romans d’Ellroy. La formule revient comme un leitmotiv pour relancer une enquête et donne aux femmes le statut de responsable d’un certain désordre tout autant que de forces vives relançant une action.

« Cherchez la femme » a tout à voir avec l’énigme féminine. Un roman se distingue dans l’ensemble de son œuvre, sa première autobiographie [4]. Nous apprenons que le jeune Ellroy a grandi avec un couple parental terrible : une mère infirmière qui n’a pas été sans charmes et penchée sur la bouteille et un père que le pasteur local avait désigné comme « l’homme blanc le plus fainéant du monde »[5]. Le couple ne tient pas et s’installe une véritable haine du père à l’égard de sa femme. Le petit James sera sensible à cette haine, il y adhérera, tout en cultivant des obsessions incestueuses à l’égard de sa mère. « Je la haïssais et je crevais de désir pour elle. »[6] Il avait pour mission d’espionner sa mère pour le compte d’un père auquel il croit : « Il m’a dit de rester en état d’alerte. Il m’a dit de lui signaler toutes ses petites virées de pétasse »[7]. Qu’est-ce que le petit garçon devait traquer ? Finalement la femme dans la mère. Celle qui outrepassait le phallus, qui commettait des impairs à la loi du père.

Alors qu’il est âgé de dix ans, celle-ci est sauvagement assassinée. L’enquête n’aboutira à rien. Cette mort déclenchera chez le jeune garçon « une curiosité extraordinaire pour tout ce qui est criminel » et l’a « propulsé dans les bras du roman »[8]. James cependant est plongé dans une profonde solitude. La lecture à laquelle il se voue pour tromper cette solitude ne suffit pas et il va s’accrocher à des identifications morbides. Il devient le « seul fasciste dans un lycée juif ». Il passe son temps à « mater les filles, à faire irruption dans les maisons vides pour aller renifler les sous-vêtements féminins et se branler en regardant les filles riches du quartier »[9]. La « défonce » l’a rendu « incapable de dire [son] propre nom, [son] esprit était mort » […] « J’étais fou, le cerveau mort. »[10] Ellroy, alors devenu adulte, croit que l’oubli de son propre nom est une punition divine pour avoir eu des idées incestueuses envers sa mère.  Il passe un accord avec Dieu pour récupérer son « esprit pour de bon »[11].  C’est dans ce qu’il connait le mieux, le roman noir, qu’il va effectuer sa part du contrat. Sa carrière connait un succès à la sortie, en 1987, du livre éponyme du nom de son trauma : le Dahlia noir [12] dont la trame narrative est le meurtre sauvage d’une jeune femme à Hollywood. Meurtre contemporain de celui de la mère d’Ellroy. L’écrivain s’est trouvé un nom.

Dix ans plus tard il reprendra l’enquête non résolue du meurtre de sa mère à l’aide de policiers. Cette enquête sera la trame de son autobiographie. Celle-ci n’amènera à rien du point de vue de la vérité sur le meurtre de sa mère, par contre, elle apaisera quelque chose pour le sujet James Ellroy.  Ce n’est évidemment pas tant l’enquête que la prise de celle-ci dans la forme littéraire si singulière d’Ellroy qui apaisera le sujet. Dans ce roman Ellroy lie, grâce au processus fictionnel, ses pires obsessions à l’image de cette mère perdue et à la haine qu’il lui vouait. Que faisait le jeune Ellroy en épiant les femmes, en regardant à leurs fenêtres, en fouillant dans leurs sous-vêtements si ce n’est répondre à l’injonction phallique du contrôle, du traquage scopique de la femme. Toute l’œuvre du romancier qui « crée de la vraisemblance »[13] peut se lire à l’aune de cette quête, le « cherchez la femme » originel. La fiction vient ici poser le voile pudique, ne faisant fi du fait que « toute la vérité, c’est ce qui ne peut pas se dire » et que « la jouissance s’interpelle, ne s’évoque, ne se traque, ne s’élabore qu’à partir d’un semblant »[14]. L’histoire américaine revisitée par Ellroy à partir de l’obscène injonction paternelle, c’est une histoire d’hommes pathétiques jouant la carte du tout-phallique face à ce qui constitue l’énigme féminine. Cette énigme Ellroy la rencontre non pas dans la pulsion scopique mais dans la construction narrative. Il la rencontre en tant que pas-tout de l’histoire américaine.

[1] Ellroy J., American Tabloid, Payot et Rivages, Paris, 2007, p. 9.

[2] Brousse M.-H., « Les noms, le père, le symptôme » La cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n°39,1998, p. 41.

[3] Ellroy J., « Le grand entretien » in America, n°3, automne 2017, p. 44.

[4] Ellroy J., Ma part d’ombre, Payot et Rivages, Paris, 1997.

[5] EllroyJ., « Le grand entretien », op. cit., p. 39.

[6] Ellroy J., Ma part d’ombre, op. cit., p. 153.

[7] Ibid., p. 149.

[8] Ellroy J., « Le grand entretien », op. cit., p. 39.

[9] Ibid., p. 41.

[10]Ellroy J., Ma part d’ombre, op. cit., p. 243.

[11] Ibid., p. 248.

[12] Ellroy J., Le Dahlia noir, Payot et Rivages, Paris, 1988.

[13] Ellroy J., « Le grand entretien », op. cit., p. 34.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 85.