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À propos de Mal de pierre, film de Nicole Garcia, avec Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemuhl.

La vie n’est pas simple dans la famille de Gabrielle, l’héroïne du long métrage de Nicole Garcia sorti en 2016, Mal de pierre. La scène d’ouverture du film montre le voyage de la famille à Lyon où le fils est attendu pour le concours d’entrée au conservatoire de musique. Le tableau est presque typique : c’est la vie ordinaire d’une famille ordinaire dans la France des années soixante. Tout y est, sauf que dans ce passage, Gabrielle trébuche sur un signifiant qui l’éjecte soudainement du cours des choses. En un instant, elle revient vers l’homme qui a occupé ses pensées, celui dont elle est éperdument amoureuse et dont la trace s’était perdue dans les limbes de ses souvenirs. Plus rien ne compte alors que de retrouver l’amant perdu il y a quelques années, un militaire rencontré lors d’un séjour en cure thermale.

Gabrielle n’a jamais été simple à vrai dire. Elle a quelque chose de radical et de totalement imprévisible. Et cette radicalité n’a pour elle qu’un seul objet : l’amour qu’elle éprouve pour un homme. Elle aime absolument, irrésistiblement, totalement. Elle est comme ça Gabrielle, c’est un point fondamental de sa condition de parlêtre. Un souvenir met en valeur cet aspect chez elle : (adolescente, elle tombe amoureuse de son enseignant. C’est un homme élégant, qui lui fait découvrir la littérature. Mais lorsqu’elle lui remet une lettre d’amour enflammée, pris de panique, cet homme l’éconduit. Ravagée, Gabrielle est littéralement au fond d’un fossé ! Avec un peu de perspective, on peut dessiner le trajet de cette héroïne des temps modernes, d’une part l’amour éperdu pour un homme et de l’autre la ravage à quoi rien ne résiste. Lacan emploie ce terme de ravage pour désigner ce qui, de la jouissance féminine, est porté à l’illimité et à ce qui n’est pas localisable.

Alors oui, quelque chose ne colle pas dans la vie de Gabrielle. Quelque chose qu’elle ne situe pas, quelque chose d’indicible pour elle et pour les autres aussi bien. Et c’est dans son rapport au partenaire que se déploie le secret de sa vie. Si sa mère n’est pas sans savoir quelque chose du tourment qui affecte Gabrielle, elle opte pour un traitement d’un autre temps et impose à Gabrielle le mariage avec José, l’ouvrier modèle de l’exploitation familiale. Cet homme est de bonne volonté mais Gabrielle ne lui cache pas qu’elle se refusera à lui et qu’elle ne l’aime pas.

Dans ces conditions, comment tenir les deux bouts de l’amour et de la jouissance ? C’est ici que prend place le secret de Gabrielle, un secret dont il faut bien mesurer qu’il est d’abord secret pour elle-même, à elle-même ou, dit autrement, qu’il n’y a nul secret pour l’Autre. L’Autre sait. Elle ne cache rien à l’Autre, en particulier à son mari avec qui elle a conclu un pacte : elle ne consent à s’offrir à lui qu’à la condition de revêtir les semblants de la prostituée. Mais la jouissance n’est pas au rendez-vous et ce ravalement auquel Gabrielle consent, laisse entière la question de l’amour. Un autre montage permet à Gabrielle de trouver une issue à son tourment amoureux : c’est là qu’intervient André, grand brun ténébreux et soldat de l’armée française qui incarne pour notre héroïne à la fois amour et jouissance. Gabrielle peut enfin éprouver l’ineffable extase de l’amour conjuguée au plaisir charnel. Il apparaît aussi que, pour Gabrielle, c’est la jouissance référée au père ou au mari, la jouissance limitée par la castration qu’elle rejette à travers son refus du corps dans la sexualité conjugale. Ce qu’elle vise est au-delà et l’amant est une fiction qui maintient ce lieu mythique d’une jouissance qu’il s’agit de faire consister pour y croire. L’important pour Gabrielle, c’est de « tromper l’Autre, l’Autre qui croit l’avoir, alors que c’est elle qui l’a sans qu’on le sache » [1] comme le note Jacques-Alain Miller dans le cours De la nature des Semblants. S’il y a une part d’elle-même qui échappe au pré carré phallique, c’est aussi que l’Autre ne l’a pas toute et qu’une part d’elle est Autre à elle-même.

Le secret pour Gabrielle c’est le fantasme qu’elle a construit autour d’André le soldat et qui, il faut rendre hommage à Nicole Garcia qui a parfaitement transcrit cela à l’écran, est soustrait au temps et à l’échange. Voilà un enseignement que nous pouvons tirer de ce film et de son héroïne interprétée par Marion Cotillard, le secret équivaut au fantasme et il est, pour le sujet, la tentative de faire Un avec l’Autre, une façon de croire au rapport qui existerait entre les sexes.

 

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 19 février 1992, inédit.