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Comment allons-nous lire le tableau du Séminaire Encore, dont la partition figure de gauche à droite la sexuation côté homme et la sexuation côté femme [i] ? Ce tableau a déjà fait couler beaucoup d’encre, et continue de le faire, à juste titre, sans doute, et je ne le scrute pas dans le détail maintenant. Au contraire, je le prends d’un trait et le lis simplement, non pas de gauche à droite, comme on le fait habituellement, mais de droite à gauche. Ça a l’air d’une évidence ? Précisément, comme aurait pu dire, ou plutôt comme n’aurait pas pu dire Politzer, déconstruisons les évidences. Nous allons voir que ce simple renversement de point de vue a de grandes conséquences, parfois inattendues.

Inversion du sens de la lecture

Et, pour commencer, ce syntagme que nous avons lu ou entendu de manière réitérée : la femme a une jouissance supplémentaire. J’objecte immédiatement : ça dépend !

Je sais bien que le syntagme nous vient directement de Lacan, qui dit précisément ceci ‒ chaque mot est à peser : « […] de n’être pas toute, elle a, par rapport à ce que désigne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire. » [ii]

Tout est là une question de point de vue. Le nôtre est ce postulat basal, et même basique : la jouissance est Une, c’est-à-dire pas-toute, c’est-à-dire qu’elle a la structure du continu. Le signifiant, lui – l’Autre du signifiant – a une structure discontinue.

La fonction phallique désigne le produit dégradé de la jouissance lorsque celle-ci a été métabolisée par le signifiant, c’est-à-dire ce qu’il subsiste de jouissance une fois que la découpe signifiante a opéré. C’est ce que nous avons appris à désigner comme la castration, qui est foncièrement l’effet de la prise dans le langage de la jouissance du corps. C’est celle-ci qui donne lieu aux élucubrations des interdits portés sur la jouissance, par où Freud a découvert le complexe de castration et le complexe d’Œdipe, et à la détermination de l’objet a comme plus-de-jouir, comme jouissance atteinte, pour le dire avec Lacan, « sur l’échelle renversée de la Loi du désir » [iii], par delà la déperdition que j’ai mentionnée à l’instant sous le terme de dégradation.

Hommes et femmes entretiennent un rapport avec la fonction phallique ‒ c’est ce que Freud avait soutenu en disant que « pour les deux sexes, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle » et qu’« il n’existe donc pas un primat génital, mais un primat du phallus. » [iv] Mais, par rapport à la jouissance dégradée que désigne la fonction phallique, la femme a une jouissance supplémentaire. Autrement dit, elle n’est pas entièrement assujettie à la fonction phallique, elle n’y est pas toute assujettie, pour jouer de l’équivoque de la formulation « pas-toute », comme le fait généralement Lacan.

Il est donc clair que cette présentation que je viens d’épeler est corrélative de l’histoire de la découverte freudienne, de l’histoire aussi de la formalisation de celle-ci par Lacan[v], et qu’elle nous prend par la main, là où nous nous étions arrêtés du fait de cette histoire dans laquelle nous sommes partie prenante, pour nous conduire, par un procédé argumentatif qui semble avoir paru nécessaire à Lacan, au-delà des lieux où nous étions arrêtés. Cette présentation que fait Lacan est donc tributaire d’une lecture du tableau de gauche à droite, et il y ajoute, en passant d’un côté à l’autre, ce supplément, la fameuse jouissance supplémentaire. Mais la problématique à laquelle nous mène l’admission de ce supplément est alors bien changée, et nous impose, je crois, une inversion du sens de la lecture du tableau.

C’est d’ailleurs ce à quoi aurait pu nous mener directement, sans les détours rhétoriques faits pour nous faire admettre doucement leur conséquence, la considération de notre postulat basal qui nous disait que notre point de départ est la jouissance pas-toute qui a la structure du continu.

Il n’y a pas de rapport sexuel

Maintenant, ayant donc résolu de nous placer à droite dans le tableau, que voyons-nous ?

Nous voyons d’abord ceci : il n’y a pas de rapport sexuel. Cette formule ici n’est pas du tout un axiome, mais, si l’on veut bien se servir de ce langage de mathématique élémentaire, c’est un théorème déduit de la structure de pas-tout de la jouissance. En effet, comment établir un rapport logique d’opposition lorsque les termes qu’on voudrait opposer ne sauraient connaître de limites nettes et restent, par conséquent, fuyants ?

Par la même consécution, il n’y a ni homme, ni femme, nous sommes tous Un ‒ la formule est bien amusante, de nous conduire par surprise à une paraphrase d’un passage très fameux de l’épître aux Galates [vi]. Homme et femme sont des signifiants qui trouvent, certes, un répondant dans la jouissance pas-toute (ce qui justifie le tableau mi-parti), mais en aucun cas  (nous en devons la démonstration à Cantor) il n’y aura de correspondance biunivoque entre ces distinctions de genre et la jouissance qui leur ex-siste, partout et à l’infini, ce qui veut dire que tout mode de jouissance singulier est de droit ‒ selon, du moins, notre mathématique élémentaire.

Néanmoins, il arrive le plus souvent qu’on s’inscrive côté homme ou côté femme. Mais ceci nous impose alors de lire le tableau de Lacan, non pas dans un sens ou dans un autre, mais dans les deux sens à la fois, ce qui assurément nous donnera le tournis si nous ne tenons pas le point fixe logique de notre postulat basal : il n’y a pas de parlêtre qui n’ait rapport à la fonction phallique. Mais, inversement, il n’y en a pas qui n’ait rapport à la jouissance Une.

Ceci peut faire apparaître le rapport au primat du phallus comme une défense contre la folie sans repère ni limite de la jouissance Une. Nous voilà bien dans la ligne de ce que Freud avait déjà décrit, chez l’homme comme chez la femme, comme un « refus de la féminité », en quoi il voyait « une part de [la] grande énigme de la sexualité » [vii]. Ce sont là les derniers mots de son article « Analyse avec fin et analyse sans fin ».

Une toute dernière remarque concernant la jouissance est, qu’étant hors signifiant, elle ex-siste au signifiant, donc ne peut être dite selon le registre propre au signifiant qui est l’articulation d’un savoir. C’est pourquoi on reprend habituellement la remarque de Lacan : « Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve. » [viii]

On généralisera aisément cette remarque en considérant, comme nous l’avons fait, que la fameuse jouissance supplémentaire n’est que le résiduel de la jouissance Une qui échappe à la fonction phallique et qu’on retrouve ici l’Unerkannt que, pour cette raison même, je crois, Lacan a pensé pouvoir identifier comme le refoulement originaire [ix], cet impossible à savoir qui échappe à l’emprise de la fonction phallique, mais qui ultimement en fonde l’action.

[i] J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, éd. du Seuil, Paris, 1975, coll. Points, p. 99.

[ii] Ibid., p. 94.

[iii] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, éd. du Seuil, Paris, 1966, p. 827.

[iv] S. Freud, « L’organisation génitale infantile », La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 114 (G.W. XIII, p.293-294).

[v] Je résume ainsi des décennies de travail des psychanalystes !

[vi] « Non est Judaeus, neque Graecus ; non est servus, neque liber ; non est masculus, neque femina. Omnes enim vos estis unum […] », Saint Paul, Galates, 3, 28.

[vii] S. Freud, « L’analyse sans fin et l’analyse avec fin », Résultats, idées, problèmes II, PUF, Paris, 1985, p. 265-268 (G.W. XVI, p. 96-99). Freud parle de « Ablehnung der Weiblichkeit ». Mais nous sommes aussi tout près des développements de Freud sur la tendance de la civilisation à agglomérer les hommes en masses et sur l’influence freinatrice des femmes sur le courant de la civilisation, S. Freud, Le malaise dans la culture, PUF, Paris, 1995, coll. Quadrige, p. 46 (G.W. XIV, p. 462-463).

[viii] J. Lacan, Encore, coll. Points, o.c., p. 95.

[ix] J. Lacan, « L’ombilic du rêve est un trou. Jacques Lacan répond à une question de Marcel Ritter », La Cause du désir, n°102, juin 2019, p. 35-43.