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Adèle, personnage principal du roman de Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, nous donne une illustration de ce que toute religion tente de domestiquer [1], à savoir la jouissance féminine, celle que Lacan épingla de « jouissance supplémentaire » dans son Séminaire xx, et qui rend la femme étrangère aux autres comme à elle-même. Si Lacan déplore que ses collègues analystes ne peuvent dire grand chose de cette jouissance, c’est que précisément elle se passe de mots. L’artiste, cependant, nous en révèle un peu plus par le biais de la fiction.

Adèle s’étourdit avec des partenaires multiples, dans des relations adultères à la sauvette. Ce pas-tout n’est pourtant pas de l’ordre de la transgression, mais du sans-limite, de l’excès. L’être féminin est marqué par un moins. Jacques-Alain Miller a souligné le pivot de la perte chez la femme en tant qu’elle est à la fois celle qui a perdu et celle qui n’a plus rien à perdre. Pour elle, l’important, c’est d’être aimée. La jouissance est délocalisée, infinie. Elle est donc supplémentaire (en plus) [2], une jouissance dont elle-même ne sait rien, dont elle ne peut rien dire. La femme, ainsi, est Autre à elle-même. La jouissance féminine n’est pas médiatisée par la castration, ni par le signifiant phallique, elle a deux faces : celle du corps, qui n’est pas limitée par l’organe et la face « supplémentaire » de la parole.

C’est le côté vertigineux et inarrêtable qui est montré dans ce roman, l’insatiabilité propre à la pulsion orale, avancée par le titre, est ainsi très justement pointée, le pousse à la jouissance du surmoi. Nous sommes là en effet en présence d’un personnage qui, tel un personnage balzacien, incarne cette dévoration sans limite par la jouissance même. Adèle est prête à tout quitter, à tout perdre pour une satisfaction impossible, car ici point de plaisir, c’est le tourment du corps qui est indexé.

Prête à tout quitter ? Pas tout à fait, car si elle ne peut résister à ce tourment qui l’assaille, elle tente de le cacher à son mari. Elle use d’un téléphone secret, ment à l’envi, s’invente des tâches pour le travail, demande à son amie de la couvrir, pour retrouver ses amants en cachette. Touche-t-on là la question du secret pour la femme, dont Freud fait le pendant du ravalement de l’objet, dans la vie amoureuse, chez l’homme ? [3] En effet, loin d’être Catherine Millet, qui, elle, ne cache pas ses aventures à son partenaire et l’y invite même, Adèle semble continuer à vouloir préserver la « condition de l’interdiction dans la vie amoureuse ». Ainsi, elle tente parfois de se raccrocher à son confort bourgeois et à certains « rituels ».

C’est aussi le lien à son fils qui lui permet de réfréner, un peu, cette jouissance sans limite.  Comme l’indiquait Lacan : « La femme n’entre en fonction dans le rapport sexuel qu’en tant que mère (…) c’est une suppléance de ce pas-toute sur quoi repose la jouissance de la femme. A cette jouissance qu’elle n’est pas-toute, c’est-à-dire qui la fait quelque part absente d’elle-même, absente en tant que sujet, elle trouvera le bouchon de ce a que sera son enfant. »[4] Il transforme son corps et la jouissance s’apaise un peu. En vain, cependant, elle est sans cesse rattrapée, car c’est ce qui semble la définir en tant que femme. Adèle se fait objet sexuel des hommes, la question du déchet émerge en filigrane. Démonstration que la jouissance est inarrêtable, impossible à contenir, à dompter.

[1] cf. Parchliniak C., « De la haine des femmes. Approche logique et clinique. », Scripta Documents – Pourquoi la haine ?, 2017.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, pp. 69-71.

[3] Freud S. La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 62.

[4] Lacan J., op. cit., p. 36.