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Carmen, la nouvelle de Prosper Mérimée écrite en 1845, est adaptée à l’opéra par Georges Bizet trente ans plus tard. Elle est l’une des œuvres les plus jouées dans le monde tant la figure de cette femme nous fascine.

La scène se passe sous le soleil brûlant de l’Andalousie où s’affrontent des mondes inconciliables : celui de Don José, chrétien, brigadier de cavalerie, destiné à une carrière militaire et celui de Carmen la bohémienne, qui ne se soumet à d’autres lois que la sienne. « Je ne veux pas être tourmentée ni surtout commandée. Ce que je veux c’est être libre et faire ce qui me plaît » [1], dit-elle. Elle use de ses charmes pour manipuler ses amants, leur soutirer argent et objets précieux. Elle sait jouer de la mascarade, faire usage des semblants et envoûte littéralement Don José dès leur première rencontre. Alors qu’il est chargé d’emprisonner Carmen, elle le convainc de la libérer. Don José désobéit, enfreint les règles et pour avoir trahi, il sera envoyé en prison et dégradé. Il se soumet à la loi des hommes, à la punition, comme il ira se rendre aux autorités après avoir assassiné Carmen. Elle, elle s’y soustrait et refuse l’enfermement. Comme le dit J.-A. Miller : « Ce n’est pas qu’elle n’est pas dans la loi, la femme. C’est qu’elle n’y est pas toute. » [2]

Don José appartient au corps des gardes, militaire, serviteur de la nation et de la patrie. Il porte l’uniforme du soldat. Avec ses semblables, il forme un ensemble structuré par la loi phallique.

Il n’aspirait dans la vie qu’à devenir maréchal des logis et redoutait depuis toujours les femmes du sud : « les andalouses me faisaient peur » dit-il. « Dans mon pays une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer » [3].

Carmen fait scandale. Elle dépasse les bornes. Don José la qualifie de sorcière, de démon, servante de Satan. Il éprouve de la fascination pour cette diseuse de bonne aventure qui connait des filtres magiques. Il est captivé par les sortilèges de cette femme qui parle une langue mystérieuse, celle des gitans. Elle est insaisissable et constitue une véritable énigme pour lui, un « continent noir » [4].

Carmen est sans passé, sans lignage et sans descendance. Elle se présente comme une femme libre et dérange la bienséance. Elle revendique l’insoumission du désir face au lien social. Elle fait exploser la loi morale, les bonnes conduites sociales, et, dans son refus de tout lien durable, ne s’encombre pas de fidélité. Dès le début du premier acte, l’intraitable Gitane de Séville chante sa position dans son célèbre refrain :

« L’amour est enfant de Bohème il n’a jamais connu de loi »

Ou encore :
« L’amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser
Et c’est bien en vain qu’on l’appelle
S’il lui convient de refuser.
Rien n’y fait, menace ou prière… »
« Il vient, s’en va, puis il revient »
Tu crois le tenir, il t’évite,
Tu crois l’éviter, il te tient. » [5]

Carmen incarne l’illimité du féminin, le hors-loi, l’insondable. Elle exprime là « l’Autre jouissance », propre aux femmes.

Cet opéra illustre la distinction des deux positions, masculine et féminine, l’impossible rencontre des sexes. Mais cette dissymétrie va s’estomper lorsque Carmen demandera à Don José de la suivre, affirmant que s’il l’aimait, il la suivrait « là-bas », lieu mystérieux faisant écho à « l’Autre lieu », comme un appel vers cette jouissance féminine qui est Autre.

Carmen le met en danger, fait vaciller sa position masculine.

Il tentera de la rejoindre dans ce monde sans foi ni loi, qui le dépasse. Prêt à tout pour s’assurer son amour, il avoue : « j’étais si faible devant cette créature, j’obéissais à tous ses caprices. » [6]

Pour Carmen, il va oublier Micaela, désespérer sa mère, faire une croix sur sa carrière et son honneur. La passion amoureuse et ravageuse va le pousser à enfreindre les règles et à commettre des actes condamnables. Il éliminera ses rivaux et deviendra contrebandier, un hors-la-loi.

Fou d’amour et de jalousie, il va finir par lui proposer de changer de vie, de partir loin, d’être ensemble en le suivant dans son univers à lui, dans le monde policé de la société Sévillane. Elle répond : « tu demandes l’impossible…son âme reste inflexible… entre nous tout est fini. » [7]

Quand il lui demande de renoncer à sa façon de vivre, elle ne voit que l’abîme de sa fin. Elle refuse de ne plus être cet éternel féminin. Dans cette marche à la mort consentie, elle clame : « jamais Carmen ne cèdera ! Libre elle est née et libre elle mourra. » [8]

Elle refuse de céder sur sa jouissance dont la mort est la seule limite.

Notons que la mort de Carmen coïncide avec la mise à mort du taureau par le matador Escamillo.

L’animalité indomptable, comme la jouissance féminine qui ne se laisse ni canaliser ni attraper, déchaine la haine qui, comme le dit Gil Caroz, « peut être enflée par la volonté totalitaire de parvenir à plier au tout universel la résistance du pas-tout féminin. » [9]

 

[1] Mérimée P., Carmen, Paris, Carrefour, 1994, p. 71.

[2] Miller J.-A., « Cours d’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 mars 1984, inédit.

[3] Mérimée P., Carmen, op. cit., p. 36-37.

[4] Freud S., La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1998, p. 75.

[5] Bizet, Carmen, premier acte, la habanera.

[6] Mérimée P., Carmen, op. cit., p. 58.

[7] Bizet, Carmen, quatrième acte, duo et cœur final.

[8] Ibid.,

[9] Caroz G., avec Leduc C. et Meseguer O., argument des J 49, disponible ici https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/21/argument/.