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« Je dirais par fiction,
le fait de la Mutation :
Comment de femme devins homme » [1]

Pourquoi les femmes seraient-elles naturellement inaptes à l’exercice du pouvoir et aux grandes œuvres ? En s’intéressant à « la querelle des femmes [2], cette longue polémique sur le rôle et la place des femmes dans la société du moyen âge au début du XXe siècle, Eliane Viennot, professeure d’histoire à l’université de St Etienne, en extrait le rapport paradoxal des femmes au pouvoir.
L’Europe a connu de longues périodes de gynécocratie dont la France ne fut pas exclue, même s’il fallait l’opportunité d’un fils, d’un frère mineur ou la mort d’un époux pour que les femmes règnent. Il arrivait aussi qu’elles héritent directement du pouvoir. C’est en examinant les fondements de la loi salique qu’E. Viennot découvre comment, bien que tombée en désuétude, celle-ci détournée de son but premier fut reprise au XIVe siècle pour tenter d’interdire totalement l’accès des femmes au pouvoir royal. Son ancienneté lui conférait une quasi naturalité qui la légitimait. Elle attaquait directement les femmes susceptibles d’accéder à de hautes fonctions et fut invoquée pour certifier l’incapacité des femmes à exercer le pouvoir royal. Bien que les rois n’aient cessé de faire passer les critères de clan avant les critères de sexes [3], « l’inexorable masculinisation du pouvoir » se poursuivit. Pourtant à la même période, les archives retracent la volonté des femmes de traiter les affaires des hommes, « de faire l’homme », du moins certaines en témoignent. Dès la première génération des rois francs, les femmes avaient exercé le pouvoir à l’instar des autres royaumes européens, mais tout se passe comme si une part de l’histoire de France avait été écartée puis oubliée : les femmes, leurs rôles politiques, leurs avis, leurs écrits, leurs œuvres. Ainsi le refoulement opère dans l’histoire collective comme dans l’histoire individuelle. Freud, sur ce point avait osé mettre à jour « le secret de l’imbécilité physiologique des femmes » comme une conséquence du poids du refoulement sexuel.  De virulents débats autour de la dite incapacité de « l’imbecillita sexus » ont donné lieu à une abondante littérature revendicatrice, romanesque et pamphlétaire. E. Viennot en témoigne, à contre-courant du discours de l’Histoire, ce « lieu de diffusion et d’expression de l’idéologie de la différence des sexes ».
La querelle des femmes touche aussi la langue dès l’invention de l’imprimerie et la diffusion de l’éducation. La guerre des mots est aussi celle de leur genre. « Minuit » est-il un mot féminin ou masculin ? Et « sphinx » ? « Autrice », terme utilisé depuis la fin du XVIIe siècle, demeure l’objet « de luttes frontales ». Le genre des mots constitue « un épouvantable casse-tête », une question fondamentale [4]. En débat aujourd’hui, l’écriture inclusive est une sorte de retour et de suite de ce problème. La période des Lumières change le paradigme sans pouvoir vraiment mieux éclairer l’égalité des sexes. On passe de la métaphysique à l’anatomie physiologique qui réaffirme l’incommensurabilité de la différence des sexes. L’énigme persiste, les controverses aussi. D’ailleurs, les archives de la période révolutionnaire révèlent l’importance de la présence des femmes dans les premières assemblées nationales et locales. Et pourtant, au même moment les députés ratifient une décision qui divisent les citoyens en deux catégories, les actif et les passifs, ces derniers désignant femmes et enfants ! Créations de club, rassemblement de « bataillons d’amazones armées » sont alors les lieux électifs de l’engagement des femmes, mais ils provoquent hostilités, quolibets et mépris et cela se termine par le silence ou la mort. Actif, passif : deux adjectifs qui ont traversé le temps pour qualifier « la naturelle passivité de la femme » et ses rapports avec l’hystérie, que Freud relativisa à de nombreuses reprises.
Pourtant, il y a près de six siècles, Christine de Pizan s’imposait jusque dans les plus hautes sphères par son talent. C’est en écrivant de la poésie, des romans, des récits allégoriques, des traités philosophiques et pédagogiques, qu’elle devint la première femme « homme de lettre ». C’est elle qui déclencha sans le savoir cette inédite querelle littéraire du Roman de la Rose, propulsant le débat de « la querelle des femmes » sur la place publique. Incroyable cheminement en avancées et reculs, cette querelle s’est constituée de l’impossible répartition des jouissances entre les sexes. Mais elle n’a pas empêché un certain nombre de femmes, avec l’appui de quelques hommes, de faire usage de leurs capacités intellectuelles pour s’affirmer sur la scène publique et dans les sphères du pouvoir.
Risquons un saut dans le temps, dans le champ de la psychanalyse : Freud, malgré « l’obscurité » de la vie sexuelle de la femme, fit l’hypothèse de l’inconscient pour les deux sexes. Lacan, avec « les formules de la sexuation », questionna la répartition des jouissances et la possibilité de la jouissance masculine et féminine pour tout parlêtre.
Peut-on dire aujourd’hui que, « par mutation », les femmes, à l’image de C. de Pizan, peuvent devenir des « hommes », car la masculinisation ne leur est plus refusée ? Il devient dès lors possible d’aborder l’énigme de la jouissance féminine sans qu’elle ne soit ni diabolisée, ni minimisée, ni même nécessairement propre aux femmes.

[1] De Pizan C., Le livre de la Mutation de fortune, vol 1, p. 153.
[2] Viennot E., « Revisiter “la querelle des femmes”, mais de quoi parle-t-on ? », La querelle des femmes, discours sur l’égalité/l’inégalité des femmes et des hommes, de 1750 aux lendemains de la révolution, publications de l’Université de St Etienne, 2012.
[3] Viennot E., La France, les Femmes et le Pouvoir. Les résistances de la société (XVIIe-XVIIIe siècle), Perrin, 2008, p. 12.
[4] Ibid., p. 292.