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Au Vietnam, la ville de Hanoi compte un musée des femmes. Belle surprise !
Cependant, au-delà des motivations politiques qui animent cette initiative (il s’agit de souligner le rôle des femmes dans la Révolution communiste qui a mené à la victoire sur l’occupant américain et à la réunification du pays), place est faite à quelques figures d’exception. Elles rendent compte, chacune dans son style, d’une « jouissance qui au regard de tout ce qui se sert dans la fonction phallique est de l’ordre de l’infini [1] ».
« Sur le front et dans les zones de libération, les infirmières militaires ont de multiples tâches, allant du transport et des premiers soins aux blessés jusqu’aux opérations chirurgicales difficiles. » : voilà ce que nous pouvons lire sur les pancartes explicatives du musée. Il est précisé aussi qu’elles se déplacent sous les bombardements pour apporter soins et médicaments. Nous apprenons également qu’elles font partie de la résistance civile, cachant les révolutionnaires et assurant les liaisons. De plus, elles n’hésitent pas à prendre les armes. Plusieurs figures de femmes soldats, voire des guérilléras sont dépeintes dans ce musée, dont d’autres salles montrent des aspects plus traditionnels, où la question « qu’est-ce qu’une femme » trouve sa réponse dans la figure de la mère. Mais, au deuxième étage, ce sont des figures de pastoutes que nous pouvons observer. Des femmes qui sont allées jusqu’à risquer leur vie au service d’une cause au-delà des frontières phalliques.
Ainsi, Nguyen Thi Chiên, cheffe de la guérilla de Tan Thuât, dirige plus de quarante combats, tue et fait de nombreux prisonniers.  Alors qu’elle n’a que 21 ans, elle devient la « femme qui capture l’ennemi à mains nues », comme on l’appelle. Elle est la première à recevoir le titre de « Héros » par l’Etat. Il y a aussi Hô Thi Hoa, « générale tigresse se battant avec bravoure », qui « crée son propre champ d’action basé sur le terrorisme et la lutte politique ».
Ces femmes, comme tant d’autres à différents endroits et moments historiques, rendent compte de cette jouissance que Lacan a isolé comme féminine : « Il y a une jouissance […] au-delà du Phallus [2] ». C’est une jouissance « en plus [3] » qui leur permet d’aller au-delà des rôles traditionnellement assignés aux femmes.
« Si [la femme] est exclue de par la nature des choses, c’est justement de ceci que, d’être pas-toute, elle a, par rapport à ce que je désigne de la jouissance de la fonction phallique, une jouissance supplémentaire [4] ». Lacan pointe ainsi que la position féminine ne dispense pas de la relation au Phallus, faute de quoi, elles seraient folles…du tout. Elles sont dès lors à la fois en lien avec la jouissance phallique et à la fois, attirées par une jouissance qui se situe au-delà. « Les femmes s’en tiennent, aucune s’en tient d’être pas-toute, à la jouissance dont il s’agit. […] c’est quand même elles qui possèdent les hommes  [5] ». Lacan explique que « Le phallus, son homme comme elle dit […] ça ne lui est pas indifférent. Seulement, toute la question est là, elle a divers modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder [6] ».
Certaines de ces femmes vietnamiennes n’ont pas hésité à se battre et à affronter les hommes, mettant en lumière l’illimité féminin. Parmi elles, certaines n’ont pas hésité à risquer leur vie, comme Huynh Thi Ngoe, cheffe du mouvement des lycéens et étudiants à 18 ans. Dans une manifestation dans laquelle elle participe, cinquante-deux camions sont brûlés. L’année suivante, elle dirige des commandos à la campagne « Eté en feu » qui tue cinq ennemis. Emprisonnée quatre fois et torturée, elle a reçu le titre de « Héros des Forces armées populaires ».
Mais certaines s’engagent aussi dans des démarches pacifiques. Nguyen Thi Dinh est Présidente du comité des femmes pour le droit de vivre dans la paix et la dignité. Elle rédige des lettres de propagande, écrit au Président des USA et fait la grève de la faim contre la guerre. Après 1975, elle devient Présidente de l’Union des femmes vietnamiennes et Présidente de la Commission Législative à l’Assemblée Nationale. Elle est surnommée par la presse « La rose dans les fils de fer barbelés ». Face à l’hostilité du réel, blessant parfois comme des barbelés, cette rose fait valoir toute sa différence, féminine à l’occasion. Ce que Dinh savait c’est que le pouvoir est celui de la parole [7] et la puissance, celle du symptôme, qui est notre façon singulière de savoir y faire.

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 94.
[2] Ibid., p. 69.
[3] Ibid., p. 71.
[4] Ibid., p. 68.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 69.
[7] Cf.« Les pouvoirs de la parole », Rencontre Internationale du Champ Freudien, 18-21 juillet 1996.