Guerrière(s)

En 2018, lors des journées de l’École de la cause freudienne, nous avions pu entendre l’historien Bernard Sergent nous parler de la sexualité durant l’Antiquité. Un instant, il évoqua Athéna, la déesse qui disait-il, menait les hommes au combat, les galvanisant par « l’illimité » du féminin… Ce point paraissait important à étudier. L’idée a fait son chemin, avec, sur celui-ci les figures de Marianne, Jeanne d’Arc… Le tableau de Delacroix La liberté guidant le Peuple… Il y eut encore plusieurs films de Bruno Dumont traitant de positions féminines, mystiques, allant au combat : Hadewijch où l’héroïne va jusqu’à la mort en kamikaze et Jeannette puis plus récemment Jeanne évoquant Jeanne d’Arc. Il s’agirait là d’articuler La femme, le féminin et la guerre.
La lecture du livre de Bernard Sergent Athéna et la grande déesse indienne [1] précise l’existence d’une grande déesse indo-européenne basée sur la guerre (à la différence des dieux masculins de la guerre qui eux sont divers), son origine date de la préhistoire, IVème millénaire avant notre ère, des pourtours de la… « mer noire ». L’auteur livre là un travail d’historien spécialisé, détaillant les nombreuses similitudes entre Athéna et la grande déesse indienne (nommée Dévi ou Durga, Kali, Uma…) mais aussi la déesse guerrière celte (Morrigan ou Bodb, Nemain…). Par ailleurs, il précise que, durant l’antiquité grecque, les femmes étaient exclues du groupe des guerriers. Pourtant ici le féminin aurait à faire avec la guerre.
De nos jours la place des femmes dans les armées (15%) n’est plus une exception. Plus de quotas, une femme est un soldat comme un autre, couramment appelée « une féminine ». C’est le règne de l’uniforme. Chacun a sa fonction, son grade et il n’y aurait plus de différence des sexes. Où est Athéna ? Plus prosaïquement, la place des femmes dans les armées a ses particularités, qu’il s’agisse de la question de la castration ou du lien plus direct des femmes au réel. Pour une femme, être militaire, c’est parfois « faire l’homme » ou se phalliciser autrement qu’avec les atours habituels du féminin. Si elle est officier, le « respect de la hiérarchie » se manifestant par les codes militaires fait consister ce supplément. À contrario, la présence de femmes dans ces groupes à majorité masculine peut poser problème. Ces femmes viennent parfois troubler un mode d’identification imaginaire, phallique, qui souvent fonde le groupe masculin solidaire. Une femme devient alors l’intruse, différente, désirable, elle sème le désordre, elle est trop ou pas assez… Des femmes font partie de l’armée française, certes, mais ça résiste. Ainsi, ce n’est qu’en 2018 qu’elles ont commencé à être membres d’équipages des sous-marins. Si elles sont à l’écart, dans ce milieu masculin, peut-être y contribuent-elles ? Leur rapport moins voilé au réel, ici celui de la mort, les tiendrait-il à distance de la guerre et de ses enjeux ? Qu’il y ait, ou non, présence de femmes, il pourrait y avoir du féminin, en particulier sur ce terrain-là. Au combat, de tout temps, il y a du réel. La violence, la mort, sont présentes et depuis toujours les lois de la guerre tentent de border les excès : tout n’est pas permis, la pulsion mortifère pourrait conduire le sujet vers l’illimité… mais pas-tout ne peut se faire. Cette zone critique, affine à la jouissance féminine, pourrait concerner tout guerrier, quelque-soit son genre. La question est actualisée par les actions terroristes qui sont menées en dehors du droit de la guerre. Aujourd’hui nous assistons à un affrontement qui est difficilement circonscrit, il ne tient pas sur une ligne de front, ne correspond pas à un « théâtre opérationnel » : ça déborde. C’est potentiellement partout, là aussi c’est illimité…
Quelle serait la place d’Athéna dans cette logique ? Durant l’antiquité elle est la seule femme au combat, portant lance et bouclier (sous l’égide de la tête de Gorgone), elle est avec les guerriers, au front. Athéna combat au premier rang et apporte la victoire. Dès lors qu’il s’agit du combat corps à corps, c’est Arès qui prend la place. La déesse siège à la limite, protège. Est-ce la puissance de l’illimité du féminin, sa fureur, qui est invoqué ? Ou, de façon paradoxale, sa proximité d’avec le père de la horde primitive : tous sauf un ; en l’occurrence l’exception ici est une… Permettrait-elle de constituer cet ensemble de tous les guerriers ? Si sa position est précisément au front, ne s’agit-il pas ici de la question de ce qui fait « reconnaissance d’une certaine limite » [2]? Athéna serait-elle en place du père de la horde ? Quel serait alors le lien avec « La femme », « rendue toute », tel le « Dieu de la castration » [3]?

[1] Sergent B., Athéna et la grande déesse indienne, Paris, Les belles lettres, 2008.
[2] Lacan J., « Conférence de Louvain », La Cause du désir, n°96, Paris, Navarin, Juin 2017.
[3] Lacan J., « RSI », Ornicar ?,n°5, Paris, Lyse, 1976, p. 25.