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Dans cette période postluttes des femmes du XXème siècle, la problématique du pouvoir et de la puissance des femmes a été omniprésente dans les médias cet été : femmes leaders, écrivaines connues etc.
À la question Que veut la femme ? Jacques-Alain Miller répond : « Elle veut vouloir […] parce que vouloir, c’est une jouissance […] Au XXIème siècle, nous entrons dans la grande époque de la féminisation du monde […] Les femmes commandent, je veux dire elles commandent avec le signifiant maître […] L’expérience d’occuper la place du maître en tant que sujet barré, l’expérience historique de l’hystérie, elle est faite […] Il faut favoriser partout l’accession légale de femmes aux postes de commande. » [1]

Pouvoir

Le pouvoir est une question de place, de position.
En novembre 2018, Le Courrier international titrait : « Les femmes au pouvoir, une tendance mondiale et irrésistible ». On pouvait y lire : « Aujourd’hui les femmes sont devenues incontournables […] La parité est devenue une exigence pour tout gouvernement qui souhaite avoir une légitimité démocratique ».
La biographie de la très médiatique Michelle Obama, Becoming [2], a été publiée par Sophie de Closets, première femme dirigeant les Éditions Fayard.Michelle Obama y dit : « Il n’est pas facile de déclarer que votre valeur est grande, surtout quand on est une femme […] Je connais ma valeur, et je peux la monnayer ».
En juillet 2019, deux femmes sont choisies pour diriger la Commission et la Banque Centrale Européenne : Ursula von der Leyden et Christine Lagarde.
Déjà, dans Le Monde du 7 mars 2007, la question de l’existence d’une approche féminine du pouvoir était posée en ces termes :
« Les femmes ont-elles une autre conception du pouvoir ? Les femmes au pouvoir sont-elles moins perso ? Se tirent-elles dans les pattes ? Sont-elles plus douces ? Peuvent-elles avoir des enfants ? Savent-elles se vendre ? »
Les réponses montraient la tendance des femmes à revendiquer leur différence.
« Les femmes ne briguent pas le pouvoir pour le pouvoir, mais pour la mission à accomplir »,
« Nous les femmes, nous apportons une vision distincte. Nous avons un sens pratique des choses qui fait que nous nous concentrons sur la solution d’un problème, sur la recherche de ce qui nous unit plutôt que sur ce qui nous sépare. »
Le magazine Psychologies de mai 2011 avait pour titre : « Les femmes et le pouvoir : une relation ambiguë ». Les questions qui y sont évoquées sont : la féminité ou la puissance, la carrière ou la maternité ? La mixité, un plus pour l’entreprise ?
Dans son livre Femmes de pouvoir, des hommes comme les autres ? [3], la psychanalyste Sophie Cadalen écrit « les femmes ont peur d’affirmer leur ambition, cette position phallique qui consiste à brandir un désir impérieux. Chez la femme, c’est encore vu comme impudique, on préfère la voir tournée vers les désirs des autres ».
Sheryl Sandberg, Numéro 2 de Facebook, seule femme à siéger au conseil d’administration, a publié : Lean in. Women, work and the will to lead [4], dans lequel elle exhorte les femmes à oser s’affirmer et relever tous les défis.

Puissance

La puissance a à voir avec le phallus.
Dans son émission Femmes puissantes [5] Léa Salamé s’est intéressée à plusieurs femmes connues, dont certaines ont fait une psychanalyse. Elles se sont construites avec (ou contre) un homme, le plus souvent leur père, un frère ou un grand-père. Dans leur histoire, puissance et pouvoir sont souvent mêlés. Elles se disent féministes ou filles de féministes, mais pas activistes. Peu d’entre elles acceptent d’emblée de se dire puissantes.
Pour Carla Bruni : « Les femmes ne s’avouent pas puissantes par peur d’être seules ».
Pour Laure Adler : « C’est le moment pour les femmes de reconnaître qu’elles ont de la puissance elles aussi » ; elle va créer chez Stock une collection : « Puissance des femmes ». Christiane Taubira qui a fait voter la loi du Mariage pour tous dit « avoir réglé tous [ses] comptes avec la peur ». Elle pense qu’être puissante c’est servir de rempart, de modèle aux autres.
Les affinités du semblant et du pouvoir sont souvent évoquées. Delphine Horvilleur pense qu’« être une femme puissante est subversif ». Pour elle les femmes souffrent du syndrome de l’imposteur, version masculine de la mascarade. François Mitterrand disait à Laure Adler : « Au sommet de l’État, on passe son temps à faire croire qu’on possède le pouvoir ».
Amélie Mauresmo, championne de tennis, s’est débarrassée de la peur et de la honte de perdre, et paradoxalement, de la peur d’être une gagnante. Elle fut la seule n°1 mondiale, hommes et femmes confondus. Elle pense qu’avoir fait son coming-out et par la suite avoir entraîné des hommes a cassé des codes et des barrières et a été plus important que d’être championne.

Conclusion

Les sentiments de l’opinion publique à l’égard des femmes de pouvoir ou au pouvoir ont souvent été ambivalents. Margaret Thatcher, la dame de fer, première femme premier ministre au Royaume Uni fut la figure politique britanniques la plus admirée et la plus haïe. Aung San Suu Kyi, dirigeante birmane, après avoir obtenu le prix Nobel de la paix en 1991, a vu son mythe s’effondrer avec les accusations du dernier rapport de l’ONUsur le génocide des Rohingyas.
J.-A. Miller disait encore dans la même leçon [6] : « C’est justement parce que la place du maître est une place de semblant que contrairement à ce qu’on s’imagine, elle convient parfaitement à une femme, parce qu’il y a justement des affinités entre la femme et le semblant, à cause de certaines petites difficultés d’identification, de manque-à-être […] Ces petites difficultés font une affinité de la femme et du semblant, justement parce qu’il y a une question sur l’être ».

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », cours prononcé dans le cadre des enseignements de l’université Paris VIII,leçon du 26 janvier 2000, inédit.
[2] Obama M., Devenir, Paris, Fayard, 2018.
[3] Cadalen S., Femmes de pouvoir, des hommes comme les autres, Paris, Seuil, 2008.
[4] Sandberg S., En avant toutes. Les femmes, le travail et le pouvoir, Paris, Lattes, 2013. Préface de Christine Lagarde.
[5] Il s’agit de : Laure Adler, Carla Bruni, Sophie de Closets, Béatrice Dalle, Delphine Horvilleur, Nathalie Kosciusko-Morizet, Amélie Mauresmo, Bettina Rheims, Leïla Slimani et Christiane Taubira. À réécouter sur franceinter.fr
[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », op. cit.