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Dans son reportage « Les femmes de Daesh » diffusé sur Arte, troisième volet de son triptyque plongeant dans les arcanes de l’Etat Islamique, Thomas Danois fait un pari audacieux :  donner la parole aux femmes proches des combats syriens. Celles que l’on voile, celles que l’on muselle, mais également celles qui ont alimenté cette machine de guerre – plus visibles, mais non moins énigmatiques.
L’indication donnée à l’ouverture du film donne le ton : « On a longtemps considéré que les femmes au sein de l’Etat Islamique n’étaient que des victimes forcées d’obéir à leur mari. Cette image est trop réductrice ». Pari audacieux donc de faire une place aux discours éphémères de ces femmes de l’ombre, « à la fois bourreaux et victimes de ce système [1] », dont la parole est communément tue. Les témoignages s’enchaînent avec pudeur, sans forçage de l’interprétation. Et c’est toute une machinerie sombrement orchestrée au service de la charia qui se révèle à nous, sous l’œil aiguisé des milices régissant le contrôle des biens et des personnes. Cette néo-réalité, arrachant à l’œil l’omnipotence du regard comme objet, pousse tout un chacun à faire preuve de hardiesse pour se risquer à s’y dérober. La dissimulation et ses restes de semblants offrent des instants de répit, mais cette créativité fait front à celle des bourreaux, bien plus inépuisable.
Tandis que l’imaginaire populaire nous porte à penser la torture des femmes initiée et mise en acte par des hommes, Thomas Danois dresse un tableau des milices féminines de la Hisba [2] régies selon le principe de la haine des femmes pour les femmes. La dénonciation, l’utilisation du corps de la femme, jusqu’aux tortures perpétrées et répétées, répondent à une même logique : celle de la forclusion de toute trace féminine. Les signes, images et symboles que l’on a ravis divulguent alors l’imposture que porte en elle la mascarade féminine, pour n’en laisser paraître que la tonalité réelle. Car c’est le corps dans la matérialité de sa chair qui devient l’un des enjeux de cette guerre féminine, dont on en vient à se demander si elle porte en elle une spécificité. Dans les mutilations, ce sont principalement les objets partiels qui sont visés, ceux que Freud avait décrits comme faisant la matrice de la libido et du lien à l’autre, ceux qui ne deviendront désormais que stigmates de la place vide derrière le masque.
En prêtant allégeance à la Hisba, les combattantes répondent à l’appel de la « promesse en un monde meilleur » et à la nécessité de défendre « comme eux » des hommes aimés. Et c’est guidées par ces discours qu’elles se tournent vers ceux qui détiennent le pouvoir, pour les porter jusqu’aux confins d’une violence pour le moins illimitée. Dans ce gynécée voué à nier la différence sexuelle, ces miliciennes récusent radicalement de quelle manière une femme peut aller loin pour un homme, et comment ce dernier peut se constituer en relais pour être Autre pour elle-même [3]. Ces récits nous donnent à penser que c’est davantage à la cause sacrificielle d’un Autre, le plus souvent un homme en qui elles croient, que ces femmes portent allégeance.
Funeste organisation qui est toutefois sans compter sur la détermination parallèle de celles qui ont déjà perdu la livre de chair qu’évoque Jacques Lacan. Nous pourrions dès lors y lire une guerre de la sexuation à travers la résistance de celles qui portent en elles la cause du « pas-tout » et qui, bien qu’exilées, n’ont pas perdu de vue l’idée de faire corps en se dévouant pour les leurs. Des réseaux de ventes de sous-vêtements aux salons clandestins de coiffure ou d’esthétique, tout est pensé pour redonner voile et pudeur aux corps que l’on choie un instant, et pour nous rappeler que la dérobade ne peut naître qu’à l’abri du regard qui transperce. Nouvelle modalité subjective qui vient se faire partenaire de la métaphore clandestine où la position d’objet de la jouissance de l’Autre s’incline face à l’objet du désir.
Par ces témoignages, traverser le « mur du silence nourri par la peur ou la honte » n’aura pas été sans danger vital pour ces femmes interviewées par le réalisateur. Cela n’aura surement pas été sans conséquence subjective pour elles, pour qui une audace de bien dire aura été nécessaire.
Leur donner la parole nous renvoie à l’insoutenable de ce qu’une femme peut avoir à dire de sa modalité d’assujettissement à la fonction phallique. Il n’en reste pas moins que cet intime sera toujours celui d’une boussole éthique qui préside aux choix inconscients ; pas sans marque, pas sans reste. De fait, à suivre Freud, « on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre [4]». En ce que « Son surmoi ne sera jamais aussi inexorable, si impersonnel, si indépendant de ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme [5]», présiderait-il une spécificité morale féminine, d’autant plus complexe à judiciariser ?

[1] Danois T., « https://www.telerama.fr/television/les-femmes-de-daesh,-un-documentaire-qui-donne-la-parole-aux-alliees-de-letat-islamique,n6311824.php »
[2] Milice du califat de l’Etat Islamique
[3] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.
[4] Freud S., « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, Paris, puf, 1985, p. 131.
[5] Ibid., p. 131.