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Roselyne Bachelot a été élue Députée du Maine et Loire en juin 1988, 1993, 1997, 2002 et 2007 après avoir été Conseillère générale de Maine et Loire de 1982 à 1988, Conseillère régionale des Pays-de-la-Loire de 1986 à 2007 et Députée européenne de 2004 à 2007.  Elle a été nommée Ministre à trois reprises sous la présidence de Jacques Chirac puis celle de Nicolas Sarkozy, occupant les postes successifs de Ministre de l’Écologie et du Développement durable de 2002 à 2004, Ministre de la Santé et des Sports de 2007 à 2010 et Ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale de 2010 à 2012.
Elle connait donc les arcanes du pouvoir d’autant plus que son père a été résistant et député gaulliste. Petite fille, cachée sous la table, elle aimait écouter les décisions secrètes qui se prenaient entre les grands hommes.
Après son entrée officielle à l’Assemblée Nationale, restée seule dans l’hémicycle vide, elle se sent soudain envahie par une intense émotion et une sensation d’irréalité : elle voit le Général de Gaulle, seul, au banc du gouvernement, elle voit Jaurès à la tribune. Elle se voit là dans ce temple de la République, comme ces grands hommes, à construire l’histoire de son pays. Elle passe devant le haut-relief de Dalou et surgit cette pensée « moi, petite fille du Maine et Loire, je suis là comme Mirabeau. C’est incroyable ! » De même lors de son premier Conseil des ministres, entrant au palais de l’Élysée, elle se sent comme une intruse « moi, Lilyne, je suis là ». Et comme représentante de la France au sommet de la terre, c’est aussi le même sentiment de stupéfaction qui la surprend. Ce sentiment d’étrangeté n’est-il pas comparable à celui qu’éprouve Freud en découvrant l’Acropole : « Je n’aurais jamais cru qu’il me serait donné à voir Athènes de mes propres yeux » [1]. Dépasser le père « faire si bien son chemin, me paraissait hors de toute possibilité […] je ne suis pas digne d’un pareil bonheur, je ne le mérite pas. » [2] Roselyne Bachelot, la petite fille de Corentine, petite paysanne bretonne est arrivée au sommet, elle, la petite fille du Maine et Loire, elle, la fille.
La petite fille n’est pas rien. Elle exerce le pouvoir à égalité avec les hommes mais toujours avec ce sentiment d’être « un OVNI » jamais là où on l’attend « je ne rentre dans aucune des cases que les hommes avaient prédestinées pour moi » [3] ni femme autoritaire, ni femme soumise et encore moins leur obligée comme certains hommes aiment à le penser des femmes, en affirmant « elles me doivent tout ». Roselyne Bachelot a su porter très haut son être d’exception dans le monde politique.
Elle était femme dans cette Chambre des députés, dans ce lieu de pouvoir masculin où ne prenaient place, en 1988, que sept pour cent de femmes sommées de rester discrètes. Elle regardait « ces monstres » de la politique qui se gaussaient de leur puissance ; leurs joutes oratoires lui donnaient le sentiment d’assister à une pièce du théâtre de Shakespeare. Avec humour et dérision, il lui est arrivé de penser « le pouvoir est un jeu, tout cela peut ne pas être sérieux. » [4]
Quand on la désigne rapporteure de la loi sur le RMI, un député déclare d’abord « non, pas une femme », puis « oui, après tout, pourquoi pas une femme, on n’osera pas l’attaquer ». Quand il lui revient d’être rapporteure sur la loi de la parité, c’est une fin de non-recevoir « On va te prendre pour une dangereuse féministe » lui dit-on.  Le pouvoir au féminin n’est, pour Roselyne Bachelot, ni plus dur, ni plus avantageux mais sa légitimité est toujours à négocier.
Être femme et députée, en 1988, c’est être « une star » du fait même de la féminité. Elle découvre sa brillance phallique dans le regard des hommes et des femmes pour qui elle est l’Autre. Roselyne Bachelot est une femme freudienne qui n’a pas le phallus mais qui l’est, elle l’incarne, et magnifiquement. Mais cette image de femme avec les attributs du pouvoir n’a pas été pour elle un élément de séduction « ce n’est pas un bon plan d’en jouer » [5] c’est au contraire « une image en papier glacé » [6] qui peut déshumaniser. Pour un homme c’est « une relation totalement anti-érotique » [7] dit-elle, et elle a le sentiment d’avoir été aimée, non pas pour, mais malgré cette brillance phallique. Le pouvoir pour une femme ne peut s’exercer ni dans la séduction, ni dans la relation d’objet, ni dans la dépendance, ni dans la soumission : « Je ne me suis jamais humiliée » [8]. Le pouvoir au féminin ne peut s’exercer que dans le respect.
Dès lors, est-il possible d’être femme dans les arcanes du pouvoir ? Oui, mais… pas trop, pas trop femme. Femme au pouvoir n’est pas femme de pouvoir et encore moins femme de devoir. « Je ne suis pas une femme de devoir et je me méfie de ceux qui se sacrifient pour les autres » [9]. « Et pourtant j’exerce ma vie en me comportant comme une femme de devoir mais je ne le dis pas, je ne dis pas que le devoir que j’exerce me procure un plaisir considérable. » [10] Sa conception de la vie est liée au plaisir qu’on y prend et sa sœur qui l’a bien compris, lui dit : « La vie pour toi est comme une coupe de fruits, tu croques chacun et ce qui est important pour toi c’est que le suc de ces fruits coule le long de ta bouche. » [11] Et maintenant « je croque les fruits de la maturité avec le même entrain. » [12] « Quelle chance j’ai eue de vivre cette vie que j’ai, cette existence hors du commun. » [13]
Roselyne Bachelot est une femme au pouvoir mais avertie du leurre phallique, et sachant manier le semblant. Cette distance vis-à-vis du pouvoir, ce sentiment d’être de passage, une visiteuse, une intruse, pas toute dans la fonction, lui donne une grande liberté « une liberté féroce » et en cas d’échec, une grande facilité à se détacher. « Chaque soir tu quitteras ton bureau comme si tu ne devais jamais y revenir » lui avait dit son père.
Roselyne Bachelot reste femme dans la Chambre des députés, mais dit-elle « qu’ai-je fait pour mériter cela ? […] Et si Corentine me voyait… »

[1] Freud S., « Un trouble de mémoire sur l’Acropole. Lettre à Romain Rolland », Résultats, idées,problèmes II, PUF, Paris, 1985.
[2] Ibid.
[3] Cette note et les suivantes sont issues d’un entretien que Roselyne Bachelot a donné à l’auteur, Dominique Fraboulet, en juin 2019. L’entretien est titré comme l’article Femme dans la chambre des députés.
[4] Femme dans la chambre des députés
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Ibid.