Une femme de son époque

Un style classique : sandales noires, pantalon tailleur noir, chemisier transparent rose clair. Un large sourire encadré par une frange et de longs cheveux lisses : au festival Beauregard en Normandie, une femme sur scène tient son micro avec une tranquille fermeté. « Drôle d’époque » pour l’artiste auteure-compositrice Clara Luciani qui tente de répondre à sa manière à la question : comment être une femme pour un homme. Elle prend alors les détours, elle est « tantôt mère nourricière », « tantôt putain vulgaire ». Elle pourrait être « la sauveuse » et « rester amoureuse » [1]. Ces différentes positions ne répondent pourtant pas à la question : « Je me suis rendu compte de tout ce que l’on attendait d’une femme : d’être à la fois une mère aimante, une épouse parfaite, tout en étant très sexy… Il faut que la femme ne vieillisse jamais, et qu’elle soit aussi une présence bienveillante, presque sainte. Moi, je ne peux pas être tout ça à la fois. [2] » Le non-savoir s’impose dans l’écriture : « je ne sais pas être cette femme » et cela laisse entendre le manque inhérent à l’inexistence de La femme : elle n’a « pas l’étoffe ni les épaules pour être une femme de [s]on époque. » Elle témoigne qu’elle est « musicienne et c’est déjà beaucoup. » [3]

« Sainte Victoire » est le premier album autobiographique « non pas féministe » mais « empreint de sa féminité » [4] dont les textes ont été écrits suite à une rupture amoureuse. De manière « intuitive », la nécessité d’écrire s’est imposée à elle, « comme une pulsion »[5]. L’écriture était déjà là dans l’enfance : « Enfant, j’étais hyper moche, j’avais un énorme mono sourcil et un physique compliqué, donc je me retrouvais souvent toute seule car les enfants, ça met vite de côté quand t’es différent. J’ai vraiment des souvenirs de grande solitude pendant mon enfance, et dans ces moments-là, la première chose que je faisais, c’était écrire. » [6]

Donc, « l’inspiration vient de la vie » et cette séparation d’avec un homme qui la quitte par texto, la ramène à ce point de solitude. Dans l’après-coup, cette rupture « la débloque » [7]. Elle lui permet d’écrire en français, de composer et de se lancer en solo. Elle quitte alors le collectif « La Femme ». D’allure androgyne, voix grave « un peu cheloue » [8] utilisée « comme un atout », guitare électrique « corrosive », Clara Luciani fait de son corps une substance qui semble la sortir du ravage auquel elle s’est confrontée. Elle fait quelque chose de cette solitude : « J’ai trouvé mon équilibre et je crois que ça se ressent. Moi je le ressens en tout cas. » [9] Elle écrit et compose la chanson par laquelle le grand public la découvre : La grenade. Elle est tel un « hymne pour se donner du courage » pour « vider son sac » suite « aux idioties » qu’elle a entendues en étant une femme qui fait de la musique. Cette chanson met en lumière sa position : elle n’est pas « une petite chose fragile » et « s’autorise » à être chanteuse : « Prends garde, sous mon sein la grenade »[10]. Assurée de sa position d’être une femme, l’écriture vient ici limiter la jouissance féminine : « on ne meurt pas d’amour »[11] et vient aussi enrober l’impossible à dire : être une femme, sous sa plume devient « se sentir une femme de son époque »[12].

 

[1] Paroles de la chanson « Drôle d’époque »

[2] https://www.konbini.com/fr/musique/clara-luciani-interview-album-sainte-victoire/

[3] https://www.konbini.com/fr/musique/clara-luciani-interview-album-sainte-victoire/

[4] https://www.youtube.com/watch?v=RKNLAf9jmDc

[5]https://www.tsugi.fr/interview-reprises-feminisme-et-guilty-pleasures-avec-clara-luciani/

[6] https://www.konbini.com/fr/musique/clara-luciani-interview-album-sainte-victoire/

[7] https://www.youtube.com/watch?v=tC1zgNw3Jm8

[8] https://www.konbini.com/fr/musique/clara-luciani-interview-album-sainte-victoire/

[9]https://www.tsugi.fr/interview-reprises-feminisme-et-guilty-pleasures-avec-clara-luciani/

[10] Paroles de la chanson La grenade

[11] Titre d’une chanson de l’album

[12] https://www.konbini.com/fr/musique/clara-luciani-interview-album-sainte-victoire/