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S’il est un film qui nous fait toucher du doigt ce qu’est l’Autre femme pour un sujet aux prises avec la question du féminin, c’est sans doute Mulholland Drive. En mettant en scène la funeste histoire d’amour de deux femmes, David Lynch, nous permet de partir à la rencontre de Camilla Rhodes, que nous pourrions dire en référence au cas Dora, « une Madame K. de l’an 2000 ». Mais il n’est pas d’Autre femme sans un sujet qui la constitue en tant que tel. Ce sujet c’est Diane Selwyn.

Diane est une jeune femme canadienne venue s’installer à Hollywood pour devenir une star de cinéma. Elle cherche à voir encore et encore projecteurs et regards braqués sur elle, comme dans une répétition du moment de gloire qu’elle a connu en remportant un concours de danse dans sa ville natale. Mais pas seulement, puisque « Diane s’appuie sans le savoir sur cette destinée imaginaire pour partir à la recherche de sa féminité [1]». Non pas une féminité discrète mais plutôt absolue, étincelante, à l’image de celle de Rita Hayworth « vedette atomique » dans Gilda.

C’est au décours de sa quête de gloire au cœur de Los Angeles qu’elle va rencontrer un point de butée sur le chemin de sa féminité. Alors qu’elle propose son interprétation du rôle de Sylvia North, ce rôle qu’elle a travaillé et répété assidument tant elle le veut, elle ne parvient pas à captiver son auditoire. Ce qu’elle cherchait, elle ne l’a pas trouvé. Elle n’a pas rencontré le regard marqué d’intérêt du metteur en scène. On ne l’a pas retenue pour ce rôle. Une autre a été prise : Camilla Rhodes. « This is the girl » est le gimmick qui parcourt le film et qui ne concernera Diane que dans son rêve. Car « The girl » c’est la sculpturale Camilla Rhodes, celle qui capte le regard d’un réalisateur d’abord puis de plusieurs autres ensuite sans oublier celui de Diane elle-même.

Diane, intriguée, devient l’amie de Camilla. Loin de s’en faire une rivale à éliminer ou à jalouser, elle est « envoûtée »[2], ensorcelée par celle qui a pris sa place et lui a soustrait l’objet de son désir : « à la rencontre manquée avec le metteur en scène Diane a substitué une autre rencontre, avec celle qui a su accrocher le regard dont elle a été privée.[3] » Elle est subjuguée et en proie à un ravissement[4] soit tout à la fois transportée et enlevée à elle-même[5]. Cette rencontre suffit à lui faire croire que seule Camilla Rhodes est capable d’attirer à elle le regard des hommes : c’est à elle seule qu’elle prête ce pouvoir. Dès lors, pour Diane c’est le corps de Camilla qui recèle le secret de cet envoûtement. Dépourvue de ce secret, elle est privée du regard du metteur en scène et par un effet domino elle se trouve privée de ce rôle mais aussi et surtout de sa féminité et d’elle-même. « Elle est tombée amoureuse d’une femme qui a piégé son regard à elle en piégeant le regard d’un homme.[6] »

Diane, amoureuse, devient l’amante de Camilla. Ce corps sacré, iconique, qu’elle regardait, désormais elle l’approche, le touche et le possède. Ce faisant, elle embrasse le rôle d’un homme dont Camilla serait parvenue à capter le regard. « Elle s’arrache au silence et retrouve sa voix en laissant tomber dans la vie réelle cette féminité qui lui a échappé, et en s’aventurant du côté d’une identification masculine.[7] » Elle tente de saisir par l’amour ce qui de son être ne cesse de lui glisser entre les doigts. Mais Camilla est un objet d’amour qui recèle autre chose que « la fonction narcissique que revêt toute énamoration. [8] » Pour Diane, son amoureuse détient un double secret : celui de la féminité et de l’amour. Cela se révèle clairement dans son rêve, quand la figure de Rita, sous les traits de Camilla Rhodes, tourne la clé non identifiée dans la mystérieuse boîte. « C’est l’autre femme qui a la clé. Diane veut croire jusqu’au bout à ce mythe.[9] »

 

[1] Leguil C., Les amoureuses, voyage au bout de la féminité, Paris, Seuil, 2009, p. 123.

[2] Ibid., p. 125.

[3] Ibid., p. 125.

[4] Ibid., p. 126.

[5] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin éditeur, 2018, p. 84.

[6] Leguil C., Les amoureuses…, op.cit., p. 127.

[7] Ibid.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre iv, La relation d’objet, texte établit par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 139.

[9] Leguil C., Les amoureuses…, op.cit., p. 165.