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Les liaisons dangereuses est un roman épistolaire de cent soixante-quinze lettres, écrit en 1782 par Pierre Choderlos de Laclos. Stephen Frears en a fait une adaptation cinématographique en 1988, avec notamment Glenn Close (Mme de Merteuil) et John Malkovich (Valmont).

Si le terme de liaison peut aujourd’hui désigner une relation amoureuse, à l’époque de Laclos, ce sens n’existait pas. Les liaisons du titre, renvoyaient exclusivement à des relations sociales entre personnes amenant à se côtoyer dans les réceptions, à se fréquenter au théâtre, ou à des tables de jeu, sans que l’amitié, ou l’amour, y aient forcément leur part. Il y est donc question de semblants, du jeu entre homme et femme et plus particulièrement de la partie qui se joue entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Les deux protagonistes se livrent à une guerre sans merci [1], alors qu’ils se présentent chacun comme libertins, donc libres par rapport à toute question concernant le désir.

Précisons le contexte : c’est la grande vogue du genre au 18e siècle [2], c’est le siècle des Lumières avec sa révolution épistémologique qui conduit à reconnaître la différence anatomique des sexes et du même coup à interroger la hiérarchie entre hommes et femmes. Le corps des femmes devient l’enjeu de ce discours. Laclos est au cœur du sujet avec son œuvre et celle qui suivra [3]. Mon hypothèse est que cet auteur tente d’attraper quelque chose de la féminité, de son mystère, de son indicible, en somme de traiter la question : « qu’est-ce qu’une femme ? » Voyons comment, en suivant l’enseignement de Lacan, nous pouvons tenter de cerner la logique dans laquelle se situe la Marquise de Merteuil, la manière dont elle traite la question, dans son rapport aux hommes et plus particulièrement dans son rapport au Vicomte de Valmont.

L’intrigue : une rivalité entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont

La Marquise de Merteuil est une libertine masquée en jeune veuve respectable. Elle apprend, au début du roman, le projet de mariage entre son ancien amant, un certain Gercourt qui l’a quittée pour une autre femme, et la jeune Cécile de Volanges qui va sortir du couvent. Afin de se venger, Mme de Merteuil s’adresse à un ami, ancien amant également, le Vicomte de Valmont, libertin lui aussi, riche, beau, charmant, plein d’esprit, mais impitoyable et éhonté. Il vit dans l’oisiveté et cherche toujours à acquérir plus de gloire en séduisant des femmes naïves de la bonne société, elle lui demande de « conquérir, déshonorer et pervertir » la jeune Cécile, afin de ruiner le mariage de Gercourt qui tient à la virginité de sa future épouse.

Mais le Vicomte refuse et attise ainsi l’irritation de Mme de Merteuil. Il se dit retenu à la campagne, chez une vieille tante, par « un grand projet » : « avoir » une femme qui y séjourne, mariée au président de Tourvel. Cette femme, décrite comme belle, pure, chaste et vertueuse, l’attire d’autant plus qu’elle est intouchable car fidèle à son époux, ce qui va à l’encontre de toutes les conquêtes antérieures de Valmont. Il veut faire de cette séduction un exploit.

Cependant, ayant appris que Mmede Volanges, mère de la jeune Cécile, qui connaît son libertinage (mais pas celui de la Marquise), l’a dénoncé auprès de Mme de Tourvel, il accepte d’obéir à la Marquise afin de se venger lui aussi de Mme de Volanges : il va poursuivre de front les deux projets. La Marquise est excédée par l’intérêt qu’il porte à Mme de Tourvel, puisqu’il tombe éperdument amoureux d’elle. Elle le met au défi de rompre, en contrepartie de quoi elle lui propose « un renouvellement de bail » soit une nuit d’amour avec elle. C’est là que se jouera la partie. Entre les deux protagonistes s’instaure une relation de rivalité et chacun se donne pour objectif de faire céder l’autre. Or ni la Marquise, ni Valmont ne veulent céder.

La Marquise : une femme phallique ?

Le roman donne peu de détails quant à l’apparence physique de la Marquise. Le film lui, nous montre une femme parée de tous les insignes de la féminité (maquillage, bijoux, vêtements). Elle est présentée comme une femme de caractère avec un esprit de décision ; dans ses lettres, elle s’exprime par un ton catégorique, elle affirme. C’est notamment dans la lettre 81 du roman que la Marquise fait son autoportrait pour expliquer à Valmont qui elle est vraiment. Elle tombe le masque et donne les clefs nécessaires pour comprendre la logique dans laquelle elle est.

Elle se considère comme une femme libre, libertine accomplie qui, dès son plus jeune âge, refuse sa condition de femme, « vouée par état au silence et à l’inaction ». Elle est déterminée à « échapper à la domination des hommes et à ne pas être comme les autres femmes, réduite à suivre des règles dictées par une société d’hommes ». En ça, elle refuse de se remarier à la mort de son mari ou à entrer au couvent comme il était d’usage. Elle revendique son indépendance, considère les hommes comme des ennemis et se sent investie d’une mission : « née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre ». Ainsi Mme de Merteuil n’a d’autres buts que de se jouer des hommes, en faisant l’homme. Dans son combat contre les hommes, « il faut vaincre ou périr » dit-elle.

Elle s’interdit d’être sentimentale, elle n’envisage sa relation avec les hommes que dans les limites d’une victoire remportée sur eux. Son mariage n’a été que l’occasion de découvrir le plaisir. Elle a vécu sa nuit de noces comme une expérience scientifique. Elle dit n’avoir éprouvé aucune tristesse à la mort de son mari et n’y a vu qu’une opportunité à retrouver sa liberté et parfaire son éducation, à savoir, apprendre à « jouer la comédie de l’amour », « inspirer et feindre l’amour ».

La Marquise sait qu’il s’agit d’une comédie des sexes, comédie commandée par la dialectique phallique et qui oblige chacun des partenaires à faire l’homme ou faire la femme et à en passer par un paraître, « qui se substitue à l’avoir, pour le protéger d’un côté, pour en masquer le manque dans l’autre » [4] Au bal de l’Autre, mascarade féminine et parade virile se répondent à pas comptés. La Marquise écrira dans une lettre adressée à Valmont : « L’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître. Plaire n’est pour lui qu’un moyen de succès ; tandis que pour elle, c’est le succès lui-même. » Mme de Merteuil embrasse la mascarade, à savoir ce mécanisme à travers lequel une femme feint d’être femme pour protéger sa masculinité menacée [5]. C’est une possibilité qui lui est offerte d’être aimée et désirée pour ce qu’elle n’est pas, nous dit Lacan. En effet, pas de signifiant qui viendrait dire La femme dans l’inconscient. Il revient à chacune de résoudre cette question. Mme de Merteuil s’adonne, elle, à une éducation livresque « romans, philosophes, moralistes » : « je m’assurai ainsi de ce qu’on pouvait faire, de ce qu’on devait penser et de ce qu’il fallait paraître » dit-elle. Elle passe maîtresse dans l’art de séduire, mais pour tromper, en s’offrant fallacieusement comme objet du désir de l’homme : c’est son côté sans foi, selon Lacan.

Le non consentement de la Marquise

Dans son rapport aux hommes, la Marquise séduit comme elle domine. Elle fait l’homme tout en jouant (faussement) à la femme. En soi, elle dénonce la maîtrise, mais pour mieux l’incarner.

Sur Valmont justement, la marquise exerce une emprise sans pareille. Elle pense faire de lui ce qu’elle veut ; lui, est subjugué, il garde un souvenir extraordinaire de leur ancienne liaison et il la considère davantage comme sa maîtresse que comme son amie, quoiqu’il en dise. Mme de Merteuil avoue qu’elle a aimé Valmont, « séduite par votre réputation, il me semblait que vous manquiez à ma gloire, je brûlais de vous combattre corps à corps » mais elle dit que c’est du passé. Rien ne sera plus comme avant et quand elle évoque leur future relation amoureuse, elle parle « d’un renouvellement de bail » [6] : ils ne s’appartiennent pas, ils acceptent tout au plus d’être des « locataires provisoires l’un de l’autre ». À maintes reprises, elle lui rappelle qu’il ne doit pas se leurrer, que leur relation ne durera pas et lui rappelle la distance qui les sépare. Seul le plaisir les réunit. Aucune liaison sentimentale n’est envisageable entre eux. La Marquise ne croit pas en l’amour : « l’amour qu’on vante comme la cause de nos plaisirs n’est est au plus que les prétextes ». Elle rejette à plusieurs reprises les requêtes de Valmont et maintient coûte que coûte son refus.

Alors même qu’il fait valoir ses propres exploits, elle les conteste : il peut se prévaloir d’avoir le cœur de Mme de Tourvel, mais il ne peut toujours pas se vanter de l’avoir possédée ; quant à Cécile, c’était une proie bien facile, dont il est impossible de se glorifier. Pour Lacan, l’hystérique est celle qui met en cause la virilité et l’identification virile. En effet la Marquise ne cesse d’harceler et de pousser Valmont dans ses retranchements, en allant toujours plus loin. Elle ira jusqu’à exiger une preuve écrite de la main de Mme de Tourvel quant à leur relation ; à défaut, pas de nuit d’amour. Lacan soutient que le refus du corps est le moyen qui est utilisé par l’hystérique pour occuper la place du maître, c’est à dire la place à partir de laquelle elle s’identifie, c’est à dire la jouissance absolue. C’est bien à partir de ce refus qu’elle prend position. Il ne s’agit pas là de se méprendre avec le libertinage que la marquise promeut.

En effet, la Marquise a plusieurs amants durant le roman, mais pas n’importe lesquels. En effet, il semble qu’à chaque fois, ses choix se font par rapport à Valmont. Le premier, Belleroche, attise la jalousie de Valmont : « que vous vous donniez entièrement à un d’eux ! Qu’il existe un homme aussi heureux que moi ! Je ne le souffrirai pas ! Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre ». Le second c’est Prévan, un séducteur célèbre, que Valmont lui avait présenté comme dangereux pour sa réputation. Comme Prévan a parié de la conquérir, elle manigance une aventure dont il sort perdant. Enfin, Danceny, est lui présenté, dès le début du roman, comme le principal rival de Valmont. C’est, qui plus est, l’amour de Cécile de Volanges que Valmont a perverti en libertine. C’est donc bien la question de la jouissance de l’homme qui intéresse Mme de Merteuil. Au travers de ces choix de partenaires, elle vise Valmont en attisant sa jalousie. Elle le séduit, puis le rejette, stratégie d’évitement bien connue, ainsi dans la dérobade hystérique. Manière de montrer comment Mme de Merteuil ne consent pas à se faire semblant d’objet dans le fantasme de l’homme. Mais alors que veut la Marquise ?

Position féminine chez la Marquise

La marquise, ne veut pas qu’on la considère comme les autres femmes, elle qui a su « s’élever au-dessus » et n’a rien « de commun avec ces femmes inconsidérées ». Elle supplie Valmont « de ne plus la confondre avec les autres femmes », elle exige de ne pas être prise dans l’ensemble des femmes. N’est-ce pas là la question d’être l’unique ?

L’intrigue du roman, rappelons-le, est celle de la vengeance de Merteuil : orgueilleuse comme elle, elle n’a pas supporté que Gercourt lui préfère une autre femme. Cela produit chez la Marquise un premier déchaînement. La vengeance consiste à châtrer cet homme en lui ôtant ce à quoi il tient, c’est-à-dire la virginité de sa future épouse, Cécile de Volanges.

Le second déchaînement se joue dans le rapport à Valmont qui, libertin pourtant, tombe amoureux. Elle est agacée par l’intérêt qu’il porte à Mme de Tourvel : « déjà vous voilà timide et esclave, autant vaudrait être amoureux ». Elle lui rappelle les principes fondamentaux du libertinage, mais Valmont est complètement obsédé par Mme de Tourvel. Il attend trois mois avant qu’elle ne cède et admet que « si c’est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux », sa seule présence suffit à son bonheur : « auprès d’elle je n’ai pas besoin de jouir pour être heureux ».

Ravie, la Marquise le met au défi de rompre en lui promettant, nous l’avons vu, un « renouvellement de bail », seulement s’il peut lui fournir la preuve écrite de la main de Mme de Tourvel. La Marquise est prête à accepter qu’il y ait une autre femme pour Valmont, mais si et seulement si, et c’est mon hypothèse, elle reste, elle, l’unique, la femme qu’il désire. En effet, « un homme peut bien l’aimer avec toute la tendresse et le dévouement que l’on peut imaginer, il n’en restera pas moins que, s’il désire une autre femme […] c’est de ce côté-là que se produit l’hommage à l’être » [7], nous dit Lacan. Le désir est pour une femme un hommage à l’être, un hommage à son être.

Dans l’impossibilité de fournir cette preuve [8], Valmont, ne voulant pas renoncer à Mme de Merteuil, accepte ses nouvelles conditions : faire descendre Mme de Tourvel du piédestal où Valmont l’a placée pour ne la considérer que comme une femme ordinaire, continuer à entretenir sa relation avec Cécile qu’il a pervertie en libertine et rompre avec Mme de Tourvel. Mais Valmont en est « malade ». Lui, le libertin, est devenu « esclave » de cette Mme de Tourvel ; ce qui n’est pas sans échapper à la Marquise qui en est atteinte : « Quand une femme frappe dans le cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit sensible, et la blessure est incurable » dit-elle.

« L’homme est pour une femme tout ce qui vous plaira, à savoir une affliction pire qu’un sinthome […] un ravage, même » [9], nous dit Lacan. Aussi, là où la marquise cherche par amour à « être l’unique », elle incarne l’altérité radicale qui la mène à tous les excès. Elle devient Autre à elle-même.

Alors qu’elle se refuse de nouveau à Valmont [10] et fait de Danceny son amant, Valmont, ulcéré, lui envoie un ultimatum : « le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre : vous voyez que la réponse que je vous demande n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent. » La réponse de la Marquise est : « Eh bien ! La guerre. »

La Marquise ne connaît pas la « divine juste mesure » [11] puisqu’elle va jusqu’à sacrifier son être, plutôt que de s’offrir pour une nuit à Valmont. Sacrifice dans le sens où, ayant déclaré la guerre à Valmont, celui-ci pour se venger, va faire circuler les lettres qu’elle lui a écrites, et notamment la lettre 81. La Marquise est ainsi publiquement démasquée [12]. La boucle est bouclée, dans son combat contre les hommes, il faut « vaincre ou périr » disait déjà la Marquise. Là où elle se croyait maîtresse du jeu, elle se découvre ayant perdu sa mise. Déconsidérée, huée au théâtre, réprouvée par toute la bonne société, elle doit fuir en Hollande. Le roman garde lui tout le mystère avec des « on dit… ». Ce qui est sûr c’est qu’au début du roman « on la dit-femme », et qu’à la fin « on la diffame ».

Cette œuvre littéraire nous indique comment parler des femmes sans en passer par la logique, fait courir le risque de les diffamer. Il s’agit de ne pas se méprendre avec l’assurance phallique que Mme de Merteuil se donne, c’est une manière pour elle de se donner une consistance, c’est un voile sur le trou, le rien, le défaut d’identité auquel elle a affaire. Elle fait l’homme certes, mais nous ne pouvons passer outre le côté féminin de la sexuation sous l’angle spécifique du pas-tout logicisé par Lacan. Car c’est bien dans sa relation ambiguë avec Valmont que surgit le déchaînement de la Marquise.

 

[1]Laclos parle de « guerre perpétuelle » entre les hommes et les femmes.

[2] Cf. Leguil C., « L’être et le genre », Paris, puf, 2018.

[3]Choderlos de Laclos P., Traité sur l’éducation des femmes, 1783.

[4]Lacan J. « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 694.

[5]Définition de J. Rivière, reprise par Lacan.

[6]Choderlos de Laclos P., « lettre 20 », Les liaisons dangereuses, 1782.

[7]Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 531-532.

[8]Contrairement au film, mais cela ne change en rien le refus de Mme de Merteuil de s’exécuter.

[9]Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 95.

[10] Malgré les conditions remplies.

[11]Selon l’expression de J.-A. Miller.

[12]Dans le roman, il est dit qu’elle est atteinte de la petite vérole, qu’elle est défigurée et devient borgne. Le film lui, nous montre une Marquise qui enlève son masque de cruauté devant son miroir.