Énigme féminine et femme d’énigmes, Agatha Christie

Énigme, équivoque, énonciation

L’énigme de la Sphynge inspire Freud. Le terme d’énigme désigne une parole obscure ou équivoque. Résoudre les énigmes, percer le mystère, dévoiler le secret tels sont les paradigmes du détective et du psychanalyste. À la fin de sa vie, Freud lisait des romans policiers, Lacan ouvre ses Écrits avec une énigme policière. « Chose difficile à comprendre ou impossible à connaître » [1], l’énigme vise la vérité. Énoncée en mi-dire, la vérité se déplie sur le modèle de l’énigme [2] et Lacan précise : « L’énigme, c’est l’énonciation » [3].

Après la Grande guerre, une femme britannique de l’ère victorienne, écrira toute sa vie durant des histoires de meurtres. Agatha, devenue Christie, confie : « L’idée d’écrire un roman policier me vint tandis que je travaillais au laboratoire de pharmacie de l’hôpital. [4] » La reine de l’énigme, jeune femme de bonne famille, déborde d’imagination. L’énigme sera le voile qui habillera l’horreur. Elle aimait se nommer « Duchesse de la mort ». Pendant cinquante ans, chaque année, paraissait au moins un roman. « A Christie for Christmas » comme l’a formulé son éditeur. La dernière énigme, publié après sa mort, a pourtant été rédigé pendant le Blitz de 1941. Pourquoi l’énigme est-elle au centre des écrits de cette femme ? En quoi est-elle parente de la féminité ?

L’intrigue, le secret, la femme

L’intrigue est le ressort de l’énigme. Enfant enjouée mais timide et solitaire, Agatha, dès l’âge de cinq ans, se passionne pour les intrigues. Dans son autobiographie, elle se souvient : « j’adorais les problèmes. Bien qu’il ne s’agissait que de calculs déguisés, ils avaient une petite saveur d’intrigue. [5]» Si l’idée de la complexité est attachée au terme de l’intrigue, s’ajoute celle du secret. À ses trois ans, elle raconte avoir été horrifiée, le jour où sa nurse divulgue ses jeux [6]. Sa mère, « personnalité énigmatique et marquante, [qui] avait des idées étonnamment originales [7] » lui racontait des histoires. Un jour, des amis arrivent, l’histoire est interrompue « au moment le plus palpitant, alors que le « méchant » introduisait lentement du poison dans la cire en train de fondre [8] ». Après leur départ, Agatha demande la fin. Mais sa mère ne peut la lui raconter, « ce feuilleton inachevé continue de hanter encore mon esprit » écrit-elle. Cette écrivaine resta jusqu’à sa mort une authentique énigme. Dans son autobiographie, elle passe sous silence sa fameuse disparition qui défraya la chronique en 1926. Retrouvée dix jours plus tard dans un somptueux hôtel, alors qu’elle était enregistrée sous le nom de la maîtresse de son mari ! Agatha nous révèle combien « l’intrigue se conjugue au féminin [9]».

L’énigme féminine : du continent noir à l’obscure clarté de la féminité

L’énigme féminine voit le jour quand Freud écoute ses analysantes. Face au mystère de la féminité, l’hystérique s’embrouille. À la fin de sa vie Freud s’entretient avec Marie Bonaparte et formule ce qui lui fait énigme : « Que veut la femme ? » [10] Si le terme d’énigme est féminin, son étymologie révèle que le nom en latin est d’abord masculin. Mais il est dérivé du mot grec qui lui, était neutre. La question sexuelle s’y mêle. Explorant la vie sexuelle, Freud bute sur l’énigme féminine, qu’il nomme alors continent noir [11]. « Messager de la féminité, Lacan a ouvert la voie à un autre discours sur les mystères du continent noir » [12]. La jouissance supplémentaire qu’éprouve une femme se présente hors de toute signification : « elle est ab-sens » [13]. En précisant que l’énigme c’est le non-sens dans le sens [14], Jacques-Alain Miller nous révèle que la jouissance féminine est énigmatique. L’écriture est une tentative de dire cette énigme.

Quand écrire est une énigme, quand une écriture est énigmatique

Agatha Christie témoigne d’un désir inattendu : alors qu’elle doit écrire un roman, c’est son autobiographie qu’elle débute. À une période, elle tente d’utiliser un dictaphone pour rédiger ses romans, mais elle découvre à quel point il lui est nécessaire d’en passer par l’écriture pour serrer au plus près le réel de la mort : « l’écriture à la main m’aide à la concision. L’économie de mot est particulièrement nécessaire dans le roman policier. » [15] Mais la nécessité d’écrire reste pour elle une énigme. Cette dimension énigmatique de l’écriture, Lacan la maniera avec un certain style. J.-A. Miller repère : « qu’au fur et à mesure de son élaboration, Lacan a progressivement transformé ses concepts en énigmes, qu’il a truffé d’énigmes son enseignement » [16] car, ajoute-t-il : « c’est que l’énigme, elle est honnête, honnête parce qu’elle ne bouche ni ne voile le trou par où le sens fuit. » C’est avec une formule énigmatique comme « La Femme n’existe pas » que Lacan nous éclaire.

 

[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, 1992.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 118.

[3] Ibid., p. 40.

[4] Christie A., Une autobiographie, Paris, Hachette, 2002, p. 444.

[5] Ibid., p. 42.

[6] Ibid., p. 37.

[7] Ibid., p. 25.

[8] Ibid., p. 39.

[9] Éric Zuliani, https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/20/intrigues-et-intrigantes/

[10] Jones E. La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome II, Paris, PUF, 1961, p. 445.

[11] Freud S., « Psychanalyse et médecine », Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1968, p. 133.

[12] Leguil C., « Lacan, messager de la féminité », Ornicar, 52, Navarin, Paris, 2018, p. 7.

[13] Vinciguerra R.-P., Femmes lacaniennes, Paris, Michèle,2014, p. 39.

[14] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris VIII, leçon du 27 mars 1996, inédit.

[15] Christie A., op.cit., p. 597.

[16] Miller J.-A., op. cit., leçon du 29 novembre 1995.