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Cet épanchement épistolaire, situable dans l’œuvre de Marguerite Duras, dit aussi sa position dans l’amour et le désir qu’elle a pu vivre et écrire, ainsi noués dans la disjonction. Il dessine la modalité singulière de l’existence d’un entre deux hommes, voulu, vécu et dont elle explore les multiples retentissements et combinatoires romanesques jusqu’à l’épure solitaire d’une écriture.
Marguerite Duras a pu dire dans un entretien qu’elle aimait les hommes, qu’elle n’aimait que ça, et ailleurs, qu’il fallait beaucoup les aimer pour les aimer ! Expressions sibyllines qui suscitent des hypothèses.
Pourquoi était-ce si difficile pour elle de les aimer ? Ne l’éloignaient-ils jamais assez de son amour inaugural pour le frère de l’enfance, innocent et voyou ? Ou encore ne pouvaient-ils éclipser – mais plutôt servir – l’écriture, l’écriture du désir, sa passion fondamentale ?
On n’entre pas dans une biographie sans quelque fourvoiement, car on se la raconte ! Mais à ses dires, la sienne n’a profondément que peu d’écart avec la substance de son écriture.
Dans sa vie amoureuse, Marguerite Duras s’est souvent trouvée entre deux hommes, rêvés ou présents, absents ou impossibles… L’un ne remplaçait pas l’autre, ils n’étaient pas à la même place, mais elle suivait le furet contingent de son désir, qui ne rabattait pas l’amour sur le faire l’amour.
Dans cet entre deux hommes, vécu et/ou écrit, elle glisse de l’un àvec l’autre, ils ne s’exceptent pas et la forme de trio n’a pas l’allure circonscrite et joueuse d’un Jules et Jim, mais plutôt celle d’un mouvement intellectuel et passionnel qui lui est propre.
Cette figure n’est pas un tangage qui verse d’un homme à l’autre et retour mais le paradigme d’une quête en jeu, celle d’une femme que Duras va décliner dans Le marin de Gibraltar.
Elle n’est pas la narratrice de son roman. C’est lui, cet homme qui va rencontrer Anna dite l’américaine, elle et son amour constant et rêvé pour l’autre, le marin.
Ici les noces ne sont pas taciturnes comme les qualifie Lacan à propos de Lol. V. Stein[1]. Ou disons que l’accent mélancolique est lointain, il nimbe très légèrement les trois protagonistes… effet de la consistance ontologique que leur confère Duras, sans aucune épaisseur psychologique ; dans ce roman, ça parle et ça rit, ça boit, ça dit, et ça ne pense pas.
Cette femme au yacht étincelant, navigant sur les mers à la recherche du marin de Gibraltar, dont la rencontre fut indélébile, n’est pas éperdue dans une solitude ni une douleur immobiles, et si elle est seule avec sa recherche, jouissance d’une quête infinie, elle n’est pas seule dans sa recherche. Il y a les hommes d’équipage et ceux de rencontre, amants, amis, informateurs, au long de la quête qui est style de vie.
Lui, le narrateur, aborde cette rencontre avec elle par le récit préalable de ce qui l’a conduit à cette possibilité, de ce qu’il a fallu comme condition de rencontre pour lui.
À la faveur d’un voyage à Florence sous une canicule inhumaine, il parvient à quitter à la fois une vie lâche avec sa compagne friande de tourisme consciencieux, et son travail insipide dans une administration.
Cette femme côtoyée était une compagne toujours contente, sans inquiétude, ayant toujours des raisons d’espérer ; ça le fatiguait, ne le rendait pas heureux, le faisait souffrir… Il réussit à s’en séparer, à « la redonner aux autres »[2]. Le voilà dépouillé, vacant.
Il a enfin fait ce qui lui permet d’avoir une histoire, de trouver à vivre quelque chose qui s’accordât à lui. Lui qui « aime les choses ingrates du monde ».[3]
C’est ainsi que, dans une disposition de détachement, il va s’embarquer et épouser la forme du manque, le marin, et sa recherche, qu’elle, Anna, promeut au rang de cause de son existence.
Lui, il lui plait qu’elle regarde ailleurs, voire il peut se mettre à l’aimer de cette distraction fondamentale qui le désencombre d’une demande et le dispense de prendre la place barrée de l’homme perdu, le marin – celui-ci « n’a pas d’histoire ; quand on devient un assassin à 20 ans on ne peut plus ni avancer ni reculer ni réussir ni rater quoi que ce soit dans la vie »[4], il est hors de l’enfer de la vie quotidienne. Ainsi perdu pour vivre une vie, et perdu pour elle, est-il dans une position propice à représenter l’objet de toujours perdu sans faire barrage à la possibilité progressive d’un amour avec lui.
Elle « aime les désemparés »[5], ceux qui ne l’assiègent pas et qu’elle peut côtoyer négligemment. Ce marin, indifférent à tout amour possible, rejoint le statut désidéalisé d’un inatteignable.
Lui, incarne l’écart mais ne fait pas écran, il est sa défense à elle contre une passion folle, et en même temps le moyen d’un horizon d’attente active… présence indéfectible mais détachée, présence assurant un désir possible qui tempère sans l’effacer ou la nier sa jouissance à elle de la quête, de l’inaccessibilité.
S’il choisit de la suivre dans son errance orientée, c’est qu’il y a chez Anna plus une fidélité à cette quête qu’au marin, entre le danger de le retrouver et le recul infini de sa probabilité. Elle sait même « oublier le marin, mais n’oublie jamais qu’elle le cherche [6]».
Lui n’est pas jaloux et ne s’indigne de rien, mais il lui demande de lui parler, vidé et avide, curieux de boire cette histoire. Il n’a aucune gêne à être considéré comme « l’une des nécessités de l’existence d’une femme »[7]. Il surmonte la possibilité de mourir d’amour pour la femme du marin de Gibraltar. Il ne peut et ne veut la ravir, ce qui serait de peu de poids devant cette inlassable lutte contre la vacuité à laquelle elle s’emploie.
Elle n’est donc pas cette monnaie vivante entre deux hommes ; elle n’est à personne, elle n’est pas toute à l’un et n’est pas prête à tout pour l’autre.
Mais elle fait de chacun d’eux la monnaie vivante de son désir et de sa jouissance par laquelle, en lui racontant inlassablement cette histoire qu’il lui réclame, elle est Autre à elle-même.
Le partage par le récit vaut comme un il y a le réel de ce marin ! cet homme en moins pour toujours, mais dont l’encombrement imaginaire peut se dissiper.
N’est-ce pas cette issue réussie – en tant qu’il ne fait pas ravage pour elle tandis qu’elle incarne son symptôme à lui – qui lui fait dire : « je n’avais pas eu de femme avant elle »[8] ?
Ainsi, chacun des trois, dans son registre, est irrémédiablement et salutairement seul, ou plutôt séparé, et c’est de là qu’ils tissent les liens asymétriques qui les assignent mutuellement.

 

* Aurélia Steiner, Marguerite Duras, Mercure de France, 1979.

[1] Jacques Lacan., Autres écrits, p. 191

[2] Marguerite Duras, Le marin de Gibraltar, Folio, 1984, p. 58.

[3] Ibid p.258.

[4] Ibid p. 163.

[5] Ibid p. 149.

[6] Ibid p. 152.

[7] Ibid p. 275.

[8] Ibid p. 153